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Le rire de la servante de Thrace

le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles et demi est défini avec précision par les termes du Mémorial de Pascal du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires.

Présentation


«Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu'elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l'ensemble des forces qui résistent à la mort..... jusqu'à l'inévitable dénouement qui la révèle comme l'ensemble des forces qui acheminent à la mort. 

Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale


 ... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....


 ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre  réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.



 Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.


Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»



«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.


Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire


 Léon Brunschvicg


La conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg

"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET

Le nouveau monde de Descartes

Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans

Formalisme hilbertien de la mécanique quantique, et logique quantique de Von Neumann | 16 février 2009

Nous poursuivons ici par quelques rappels techniques le travail d'évaluation des formalismes "standard" de la mécanique quantique , dûs à Von Neumann. Le but étant de s'acheminer vers la physique des topos. 

Le cadre mathématique général est un espace de Hilbert complexe H, à dimension infine et séparable (c'est à dire qu'il existe un ensemble dénombrable dense dans H);

on a donc un produit scalaire, noté (Dirac) ‹φ ι ψ›, linéaire en ψ et linéaire conjugué en φ.

 B(H) désignera l'espace des opérateurs bornés de H

Si  X ∈ B(H) son opérateur adjoint X* est défini par :  ‹φ ι X*ψ› = ‹Xφ ι ψ›

X est dit hermitien, ou auto-adjoint, si X = X* , isométrique si X* X = I (opérateur identité) ; si de plus XX* = I X est dit unitaire.

Une projection est un opérateur auto-adjoint et idempotent : X = X*  = X2 ; les projections sont bornées, l'ensemble des projections est noté P(H), des projections particulières sont 0 et I, et si A est un projection non nulle elle est de norme 1.

Deux projections A,B sont dites orthogonales (ou disjointes) si AB = BA = 0

Les quantités Q observables ou mesurables du système étudié sont représentées par les opérateurs auto-adjoints Q  de H, qui peuvent être non bornés.

Les valeurs possibles pour Q parcourent le spectre de Q , σ(Q), qui est défini comme C \ R(Q) où R(Q) est la résolvante de Q, soit l'ensemble des nombres complexes q ∈ C tels que l'opérateur (Q - qI) a un inverse borné dans B(H). Si Q est auto-adjoint , donc si c'est un observable, le spectre est un sous-ensemble de R (valeurs mesurées réelles donc : ouf !). Le nombre q est une valeur propre de Q s'il existe un u non nul dans H tel que :

                    Qu = qu

Si q est une valeur propre alors évidemment q  ∈ σ(Q) mais l'inverse n'est pas vrai.

Ainsi par exemple les opérateurs de position et de moment (analogue de la quantité de mouvement) dans l'espace des fonctions complexes de carré intégrable sur R , L2(R) , n'ont pas de valeurs propres mais ont comme spectre (donc comme "valeurs possibles)  le corps R : les variables correspondantes peuvent donc être mesurées, contrairement à l' objection de Rosinger dans l'article précédent. Mais cela ne remet pas en cause les doutes de Von Neumann !

L'opérateur de position  Q : L2(R)  → L2(R)  envie une fonction f sur Qf avec : Qf(x) = xf(x) (son domaine de définition est donc l'ensemble des fonctions de carré intégrable telles que xf(x) soit aussi de carré intégrable).

L'opérateur de moment P envoie f sur Pf avec :  Pf(x) = -i (d/dx)f(x)

Les opérateurs P et Q se correspondent par la transformation de Fourier, ainsi que par la commutation de Heisenberg (meant aux fameuses relations d'incertitude):

              (QP - PQ) f = if

Théorème spectral pour les opérateurs hermitiens.

(article technique, en transformation et élaboration perpétuelle)

Publié par sedenion à 15:03:44 dans Quantum mechanics | Commentaires (0) |

mécanique quantique et rigueur mathématique | 12 février 2009

Le chapitre premier du "grand" livre (grand par l'intérêt philosophique exceptionnel , qu'Alain Connes a d'ailleurs salué dans la préface) de Lee Smolin : "The trouble with physics" ("Rien ne va plus en physique") est intitulé : "La révolution inachevée"

La révolution inachevée, ou incomplète, c'est la révolution copernicienne et newtonienne (si l'on se restreint à la physique; en philosophie, elle va de pair avec la révolution cartésienne puis spinoziste) des 16 ème et 17 ème siècle.

Le livre de Smolin n'est à ma connaissance pas (encore)  en free access sur Internet, mais il existe un papier extrêmement important de Carlo Rovelli (qui trabaille avec Smolin) qui explique bien cet inachèvement et surtout essaie de donner des pistes pour y remédier :

 The century of the incomplete revolution: searching for general relativistic quantum field theory :

  http://arxiv.org/abs/hep-th/9910131

 cet article mérite une étude approfondie et je ne le cite ici qu'à titre programmatique (pour travail futur), et pour les lecteurs intéressés par ce genre de chose : c'est à mon avis un papier qui mérite qu'on s'attarde un peu dessus (alors qu'il y en a tant qui ne méritent même pas 10 minutes).

Mais si l'on se reporte à la conclusion, il place bien l'inachèvement actuel (c'est à dire, disons le, l'enlisement de la physique mathématique depuis 25 ou 30 ans, depuis la dernière grande réalisation intellectuelle qu'est le modèle standard, dû au fait maintenant difficile à nier que la théorie des cordes n'a pas tenu ses promesses) dans la perspective de la révolution copernicienne, et se montre optimiste, espérant que les "manques" seront comblés, dans une future théorie faisant la jonction entre relativité générale et physique quantique, en un délai plus court que celui qui a séparé Copernic de Newton !

Il dit aussi, en conclusion, que cette théorie future , qui réalisera la "jonction" et comblera l'inachèvement, et qui aura l'actuelle relativité générale (qui marche tellement bien, et constitue par elle même une cathédrale conceptuelle grandiose) comme "limite classique" (classique = non-quantique), ne sera à son avis pas atteinte dans une "théorie de tout" (theory of everything : très à la mode il y a 20 ans) ou dans un Lagrangien "total", mais dans un cadre conceptuel entièrement neuf.

Cette quête de Rovelli correspond à ce que Smolin appelle, dans son chapitre 1, le premier des "cinq grands problèmes de la physique théorique" : le problème de la gravité quantique :

réunir la relativité générale et la théorie quantique dans une théorie unique, qui pourrait prétendre être la théorie complète de la nature

Rovelli et Smolin cherchent la solution dans la "gravité quantique à boucles".

Le second problème qu'indique Smolin est celui des "fondements de la mécanique quantique" : donner un sens à la théorie telle qu'elle existe actuellement, ou trouver une nouvelle théorie qui elle, aura un sens clair.

Car la mécanique quantique, si elle marche elle aussi extraordinairement bien au niveau des prédictions innombrables qu'elle permet, s'avère troublante pour l'esprit...Einstein n'était pas à l'aise avec elle , et Richard Feynman a fait à son propos une plaisanterie révélatrice et plus sérieuse qu'il n'y parait :

"si vous comprenez quelque chose à la mécanique quantique, c'est que vous n'avez rien compris à la mécanique quantique"

Ces deux esprits, Einstein et Feynman, à coup sûr deux physiciens géniaux, m'apparaissent comme l'exemple-type d'une polarité, ou peut être d''une dualité irréconciliable : Einstein est à la fois savant (physicien), et philosophe : il veut comprendre, et, influencé par l'étude de Spinoza, il est persuadé qu'il n'y a absolument rien qui est à jamais au delà , par principe, de la compréhension humaine, même si celle ci s'avère limitée actuellement et encore dans les langes. Aussi quand il ne comprend pas, Einstein est insatisfait mais ne s'avoue en aucun cas vaincu : il cherche à comprendre. D'où sa quête, en grande partie solitaire , d'une théorie qui remplacerait la mécanique quantique dans ce qu'elle a d'incompréhensible .... une quête qui a duré jusqu'à sa mort.

Alors qu'Einstein était un piètre mathématicien, et qu'il lui a fallu travailler (sur les tenseurs, la géométrie différentielle, etc...) énormément pour élaborer le versant mathématique de sa théorie, Feynman était très doué pour les mathématiques, tout au moins sous leur aspect calculatoire. Feynman se méfie de la philosophie, et de la "théorie", il cherche plus à trouver quelque chose (un calcul, extrêmement sophistiqué) pour que "ça marche"....et il a pour cela un génie étonnant (qui lui permet d'élaborer les diagrammes de Feynman par exemple). Il est aussi, comme Dirac, d'un athéisme extrême et provocateur (il a rompu très tôt avec le judaïsme de son milieu, comme son père d'ailleurs me semble t'il)

Einstein est avec Spinoza (son maître en philosophie) et Brunschvicg l'une de nos trois sources principales  d'inspiration  pour ce blog et sa recherche "religieuse". Il n'était en aucun cas un athée, ni d'ailleurs un "croyant" au sens des religions existantes, comme le montrent un florilège de ses citations à propos de son attitude religieuse, voir:

http://www.blogg.org/blog-64760-billet-citations_d_einstein_sur_la_religion-659639.html

Si j'en extrais celles-ci :

"Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l'ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Télégramme au rabbin Goldstein de New York, avril 1929)


Je ne peux pas imaginer un Dieu qui récompense et punit l'objet de sa création. Je ne peux pas me figurer un Dieu qui réglerait sa volonté sur l'expérience de la mienne. Je ne veux pas et je ne peux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps. Si de pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif et stupidement égoïste."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Comment je vois le monde / 1934)

"Cette conviction, liée à un sentiment profond d'une raison supérieure, se dévoilant dans le monde de l'expérience, traduit pour moi l'idée de Dieu."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Comment je vois le monde / 1934)

"J'affirme que le sentiment religieux cosmique est le motif le plus puissant et le plus noble de la recherche scientifique."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Idées et opinions)

"L'escalier de la science est l'échelle de Jacob, il ne s'achève qu'aux pieds de Dieu."
(Albert Einstein / 1879-1955)

"A force de lire des ouvrages de vulgarisation scientifique, j'ai bientôt eu la conviction que beaucoup d'histoires de la Bible ne pouvaient pas être vraies. La conséquence a été une véritable orgie fanatique de libre pensée accompagnée de l'impression que l'Etat trompe intentionnellement la jeunesse par des mensonges. C'était une impression écrasante. Cette expérience m'a amené à me méfier de toutes sortes d'autorité, à considérer avec scepticisme les convictions entretenues dans tout milieu social spécifique : une attitude qui ne m'a jamais quitté, même si par la suite, parce que j'ai mieux compris les mécanismes, elle a perdu de son ancienne violence."
(Albert Einstein / 1879-1955)


"Ce que vous avez lu sur mes convictions religieuses était un mensonge, bien sûr, un mensonge qui est répété systématiquement. Je ne crois pas en un Dieu personnel et je n'ai jamais dit le contraire de cela, je l'ai plutôt exprimé clairement. S'il y a quelque chose en moi que l'on puisse appeler "religieux" ce serait alors mon admiration sans bornes pour les structures de l'univers pour autant que notre science puisse le révéler."
(Albert Einstein / 1879-1955 / "Albert Einstein : le côté humain" édité par Helen Dukas et Banesh Hoffman, lettre du 24 mars 1954)

"La science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle."
(Albert Einstein / 1879-1955)


alors il est clair que le "Dieu des philosophes et des savants", tel que nous le "définissons" ici en nous inspirant de Brunschvicg, est aussi le "Dieu" d'Einstein !

Je me trompe peut être mais je suis persuadé que Feynman aurait jugé très sévèrement (ou plutôt aurait ignoré, ou ridiculisé) les thèses qui sont endossées ici : il les aurait assimilées à ce qu'il a vitupéré comme "science du culte du Dieu-cargo"  :

http://wwwcdf.pd.infn.it/~loreti/science.html

à tort bien entendu, à mon avis ! car notre attitude "religieuse" est tout à fait éloignée des balivernes mystiques, occultes, paranormales, et s'en tient à une fidélité rationaliste qui se veut totale (reste à savoir si elle y parvient !Clin d'oeil). Pour nous, à la suite de Brunschvicg, Vacherot, Parodi, Fichte, Xavier Léon etc... le rationalisme est, dans sa dimension la plus haute, de nature religieuse, ne fût ce que par son "éthique de la connaissance" qui l'oblige à refuser toute compromission, toute facilité qui permettrait de se passer des "démonstrations qui sont les yeux de l'âme".

Bien entendu j'exagère et simplifie sans doute beaucoup à propos de Feynman, qui est lui aussi un géant de la science et donc de l'esprit....un homme admirable aussi, d'un humour (juif) qui nous manque sans doute ici, et je ne peux résister à rappeler cette boutade qu'il a prononcée sur son lit de mort, en 1988 :

"je n'aimerais pas avoir à mourir deux fois, c'est tellement chiant ("boring") !"

et puis si Feynman est, dans une certaine mesure, tel que je l'ai dépeint (mais encore une fois en simplifiant beaucoup) il me faut tout de suite ajouter que l'humanité a besoin de gens comme lui : en 1986 il a dirigé l'équipe d'ingénieurs qui ont été chargés d'expliquer l'accident de la navette Challenger, et il s'est acquitté à merveille de cette tâche difficile... j'ajouterai aussi, mais là c'est moins admirable à mon avis, qu'il a participé au projet "Manhattan" de construction de la première bombe atomique, en 1943-45, et que sa virtuosité mathématique (calculatoire) a rendu de grands services.

Si l'on admet la "dualité" qui vient d'être évoquée, Feynman est le représentant de l'empirisme et du pragmatisme anglo-saxon, allié à une conception de la mathématique non comme pensée mais comme calcul formel permettant que "ça marche" (et assurant ainsi à l'espèce humaine des possibilités de manipulation illimitées sur la nature, sans déboucher sur une "compréhension" qui de toutes façons est un rêve); Einstein est celui du rationalisme continental (germanique-européen). Mais ne peut on retrouver dans cette dualité, ou polarité, le débat qui selon Michel Bitbol oppose, sur le sujet de la mécanique quantique, les empiristes et les réalistes ? voir la thèse de Bitbol sur la déduction transcendantale de la mécanique quantique :

http://pagesperso-orange.fr/michel.bitbol/transcendental.html

qui commence par :

"The debate on the interpretation of quantum mechanics has been dominated by a lasting controversy between realists and empiricists. The basic tenet of realists is that quantum mechanics tends to describe (either completely or incompletely) an intelligible reality underlying the phenomena. By contrast, some of the most consistent empiricists have considered quantum mechanics as a mere formal device enabling one to account as economically as possible for the statistical regularities of phenomena defined relative to certain experimental devices described in classical terms. As for physicists, they have often tried to combine some fragments of an ontological discourse with empiricist or positivist professions of faith "

Ainsi ce qui aurait manqué à Einstein pour rompre définitivement avec le "réalisme" (qu'il aurait hérité des résidus dogmatiques et "euclidiens" dépassés du spinozisme) c'est l'étude de Brunschvicg et de l'idéalisme philosophique.

Un idéalisme transcendantal (kantien) que Bitbol revendiquerait mettrait au travail dans sa thèse ci dessus... bref il suffirait de lire Bitbol pour trouver la solution du second problème de Smolin ?

mais souvenons nous que Brunschvicg nous a mis en garde contre certaines conceptions de l'idéalisme se réclamant de Kant, et contre certaines tentatives "logicistes" consistant à "dériver" tout ce qu'il est envisageable de connaître de systèmes d'axiomes ou de "principes"...

or c'est ici qu'apparait un autre problème, celui de la rigueur et des fondations mathématiques, signalé dans toute sa gravité par E Rosinger, par exemple dans les extraits de forums scientifiques suivants :

http://www.lns.cornell.edu/spr/2003-11/msg0056333.html

http://www.lns.cornell.edu/spr/2003-12/msg0057096.html

et dans son article "Deficient mathematical models of quantum theory" :

http://arxiv.org/PS_cache/quant-ph/pdf/0510/0510138v1.pdf

Nous y apprenons que Von Neumann, l'un des fondateurs de la physique quantique mathématique, a "confessé Embarrasséqu'il ne "croyait plus au formalisme des espaces de Hilbert pour la mécanique quantique" (celui que Bitbol tente de "dériver transcendantalement").

Rosinger montre que ce formalisme est mathématiquement déficient par manque de rigueur et inconsistance : en effet, en se restreignant au modèle le plus simple d'un mouvement sur un ligne à une dimension, où l'espace de Hilbert de référence ("state space")  est L2 (R), les cours élémentaires d'analyse fonctionnelle montrent que ni l'observable de position X ni celui de moment P (qui sont des opérateurs auto-adjoints dans le formalisme hilbertien qui est le premier inventé par Von Neumann) n'ont de vecteurs propres et de valeurs propres dans L2 (R) (fonctions de carré intégrable) :

"Now, any better first course in Linear Functional Analysis will point out
that neither the position observable X, nor the momentum observable P have
eigenvectors in the state space L^2(R). Thus they cannot have eigenvalues
either, see for instance the popular book of E Kreyszig, "Introductory
Functional Analysis with Applications", Wiley, New York, 1978, pp. 565 and
569.

This certainly contradicts the usual axioms of Quantum Mechanics, since it
follows that within the given state space L^2(R), such basic observables
like position X and momentum P simply cannot be observed, as they fail to
have eigenvalues !"

pour résumer : les "observables" de position et de moment (les deux observables basiques) ne peuvent pas être mesurés, si l'on s'en tient à la rigeur du formalisme (puisqu'un résultat de mesure d'un observable ne peut être qu'une valeur propre de l'opérateur correspondant )!!!

On doit à Von Neumann deux autres formalismes mathématiques de la mécanique quantique : celui des C*-algèbres et celui de la "logique quantique".

Mais ils sont entachés d'une déficience par rapport à celui des espaces de Hilbert, qui est le premier : c'est en celui ci seulement que la fonction d'onde ψ (à valeur complexe) était susceptible d'être interprétées (interprétation du type "Max Born") comme  densité de probabilité de la "particule" dans l'espace d'état : la densité de probabilité qu'a la particule de se trouver dans une région infinitésimale autour de "x" est le carré du module de ψ(x) : ιΨ(x)ι2


D'après Rosinger ces déficiens mathématiques ("basic failures") ne sont pas évoquées dans des textes pourtant réputés pour leur rigueur conceptuelle, comme par exmple le livre de Haag : "Local quantum physics". Et la mécanique quantique est la seule théorie physique à être entachée de déficiens aussi graves, qui touchent à la rigueur mathématique et donc conceptuelle.

Rosinger pense que si elle marche si bien, c'est à cause d'artifices de calcul formels et de "bonnes intuitions" (???!!!):

"Quantum Mechanics
happens to be the only basic theory of physics which does not have a
rigorous enough mathematical model, although it has several such models.
Physicists nevertheless manage to deal with this situation due to various
purely formal or symbolic devices and their manipulations, based on what
usually goes by the name of "good physical intuition". "

Là encore la théorie des catégories propose des alternatives, à la fois théoriques et formelles : dans son article Rosinger cite les travaux de Coecke et Abramsky:

http://arxiv.org/abs/quant-ph/0402130

http://arxiv.org/abs/quant-ph/0510032

http://arxiv.org/PS_cache/arxiv/pdf/0808/0808.1023v1.pdf

http://arxiv.org/PS_cache/cs/pdf/0207/0207057v2.pdf

basés sur les "catégories fermées compactes", mais d'après Rosinger ces cadres mathématiques sont encore entachés des mêmes déficiences que le second et troisième modèle de Von Neumann : impossibilité de caractériser un espace de configuration (correspondant à l'espace abstrait de Hilbert du premier modèle de Von Neumann)et d'interpréter une fonction d'onde comme amplitude de probabilité relative à une "localisation" dans l'espace de configuration.

Dans un autre article ravageur :

http://arxiv.org/abs/quant-ph/0408191

Rosinger s'en prend aux théorèmes de Von Neumann, Gleason et Kochen-Specker concluant à l'impossibilité des théories à variables cachées. Cette fois ses arguments ne sont pas mathématiques mais physiques. Il remarque aussi que les théories bohmiennes réfutent par leur existence même l'impossibilité affirmée par les dits théorèmes.

J'ai toujours cru (et crois toujours) que le livre de Haag était très rigoureux, mais il existe à propos du formalisme hilbertien un autre livre, très réputé et dont rosinger ne parle pas , celui de Prugovecki : "Quantum mechanics in Hilbert space"

On le trouve chez Dover, à prix très modique donc ...

on peut aussi le télécharger gratuitement sur le site suivant, avec tout un tas dautres livres sur la théorie quantique des champs, mais hélas le texte est difficilement lisible :

http://phyzick.biz/

Webpage de Prugovecki avec des articles téléchargeables :

http://individual.utoronto.ca/prugovecki/

Le livre "Quantum mechanics in Hilbert space" est aussi en Googlebooks, afichage d'extraits limités...cela peut permettre de corriger les passages illisibles provenant du site de téléchargement :


 http://books.google.fr/books?id=GxmQxn2PF3IC&printsec=frontcover&dq=prugovecki+quantum+mechanics+hilbert+space

Publié par sedenion à 18:19:17 dans Quantum mechanics | Commentaires (0) |

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Le rire de la servante de Thrace

"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)

Dieu des philosophes et des savants

" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")

L'homme occidental selon Brunschvicg

L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient

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