Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale ?
... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....
ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.
Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.
Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»
«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.
Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire.»
Léon Brunschvicg
"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET
Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans
Brunschvicg, dans les pages consacrées à Platon au tome 1 du "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", pose en termes clairs le problème du platonisme, qui coïncide avec une aporie , une impasse où s'est enlisée toute la civilisation occidentale , c'est à dire toute la civilisation:
Le problème de la société athénienne , qui marque le début de la civilisation, est aussi le nôtre, tel que l'analyse par exemple de façon géniale un romancier comme Hermann Broch : dissolution et déclin des normes et des valeurs, intellectuelles-morales, sous les coups de boutoir de l'appétit pour les biens sensibles, les richesses, les honneurs, les plaisirs;
"Tel est le problème qui donne naissance à l’œuvre platonicienne. Les termes en sont admirablement précisés par un texte central de l’Apologie : « Quoi, cher ami, ne cesse de répéter Socrate à chacun de ses concitoyens, tu es Athénien, tu appartiens à une cité qui est renommée la première pour sa science (σοφία) et sa puissance ; et tu n’as pas honte de consacrer tes soins à ta fortune pour l’accroître le plus possible, et à ta réputation et à tes honneurs, tandis que la pensée (φρόνησις), la vérité, tandis que l’âme qu’il s’agirait d’améliorer sans cesse, tu ne leur donnes aucun soin, tu n’y penses même pas. » (29 d e.)
Ce problème, seul Platon le pose de façon juste et en termes rigoureux, et c'est là la grandeur éternelle du platonisme, sa force d'impact encore aujourd'hui, et plus que jamais aujourd'hui (et Badiou a bien eu raison de consacrer encore cette année son séminaire à Platon). Les contemporains et les "suiveurs" de Platon régressent dans le mythe et la théologie d'inspiration militariste:
"C’est à quoi les socratiques ne pouvaient réussir. Chez Antisthène comme chez Aristippe, l’aspiration à l’autonomie se retourne, contre l’intention de Socrate, jusqu’à ébranler et l’autorité de la loi scientifique qui établit entre les esprits une liaison interne et solide, et le crédit de la loi politique qui maintient l’ordre dans les communautés établies, tandis que Xénophon rétrograde jusqu’au stade théologico-militaire, dont l’empire perse lui avait offert l’image, abaisse le jugement de la raison sous le double conformisme de la tradition religieuse et de l’institution sociale."
Les forces de discipline et de dévouement auxquelles Athènes avait dû sa prospérité d’ordre intellectuel et d’ordre matériel, elle les a laissées se dissoudre par l’effet même de cette prospérité, dans l’appétit de jouissance et d’ambition qui s’est développé avec la victoire sur l’Asie. Ce qu’il faut donc, c’est susciter dans la cité un amour fervent pour les valeurs spirituelles : φρόνησις, αληθεια, ψυχή, sans pourtant accentuer le divorce entre la vie politique, livrée par l’affaissement des mœurs démocratiques aux intrigues des tribuns ou des tyrans, et la vie morale, fondée sur la conscience que l’individu prend de sa puissance d’affranchissement intérieur.
Platon se refuse à poser ainsi l’alternative. Au point de départ de sa pensée, il y a cette intuition profonde et prophétique : le salut d’Athènes et l’intérêt de la civilisation sont inséparables. Athènes ne peut être régénérée que par des homme capables de faire servir aux disciplines de la vie collective la certitude incorruptible de la méthode scientifique "
Mais, comme il arrive souvent, comme il arrive toujours, Platon est (ou plutôt devient) l'ennemi de Platon, en ce qu'il s'arrête "au milieu du gué" :
"La pensée platonicienne semble ainsi achever son cycle en se retournant contre elle-même. Elle avait eu pour ressort initial le souci de rigueur, le scrupule d’intelligence, que crée la réflexion sur les sciences exactes.....
A l’Idée du Bien qui est la divinité en esprit et en vérité, selon la science et selon la philosophie, va s’opposer le Dieu de la dialectique synthétique, le Démiurge, fabricant du monde, qui est lui-même de fabrication mythologique."
Platon se met à mythologiser (par exemple dans République avec la fable d'Er, dans Timée...). Pourquoi ?
on pourrait ici invoquer la notion d'entropie appliquée à la philosophie, souvenons nous des phrases bouleversantes de Nietzsche à la fin d'Aurore, quand il décrit le destin des "aéronautes de l'esprit", cédant à la fatigue au milieu de leur traversée de l'Océan et heureux de trouver un récif où se reposer : "à toi aussi cela arrivera, comme à moi".
Mais c'est aussi, et d'abord, parce que la science de son temps n'est pas assez développée pour permettre l'édification d'une mathesis universalis : il faudra pour cela attendre Descartes.
"Mais, une fois que le philosophe a pris conscience des conditions qui lui permettent d’affirmer la validité d’un raisonnement ne lui devient-il pas impossible de passer par-dessus ces conditions pour présenter comme rigoureusement établi ce qui en réalité ne l’est point ? Savoir et dire qu’en s’appuyant sur les méthodes infaillibles de la géométrie on a fondé le progrès ascendant d’une dialectique, qui d’antithèse en antithèse, parvient à l’Unité de la thèse inconditionnelle, c’est savoir en même temps que ces mêmes méthodes font défaut lorsqu’il s’agit de retourner le sens de la dialectique, et de faire concourir l’intelligible à l’explication du sensible. Or, ce que Platon sait, il le dit. La physique véritable doit être une physique mathématique, capable de résoudre effectivement l’intuition mécaniste de Démocrite en combinaisons de rapports géométriques qui affronteraient victorieusement l’épreuve de la réalité. En utilisant « par un raisonnement assez insolite » les maigres ressources de la science de son temps, Platon fait œuvre de prophète plus que de précurseur : il délimite du dehors le terrain où s’élèvera l’édifice de la pensée moderne. Mais précisément la forme mythique du Timée atteste à quel point Platon a eu la claire conscience des exigences inhérentes à la méthode scientifique, et de la distance qu’elles mettaient entre l’esquisse d’une solution et la solution elle-même."
Posons une bonne fois la question :
comment se fait il que l'intelligence de la science moderne, qui quoiqu'on en dise est accessible, en Occident tout au moins, à tous ceux qui veulent bien faire l'effort d'y accéder (ce qui certes représente un effort considérable), que cette intelligence donc ait produit autant de bêtise et de "passions tristes" ?
C'est ici à mon sens que doit se situer la nécessaire et difficile prise de conscience de l'aporie de la condition humaine, de toute condition humaine qui est, puisque l'homme est un être social, celle de toute vie en société : l'inadéquation de la politique de masse et de la philosophie rationnelle. Brunschvicg la dépeint, de manière implicite , dans les développements regroupés sous le titre "philosophie et politique" (27-28-29 sq ):
"29. Mais voici, au-dessous du plan idéaliste, une question qui, tout étrangère qu’elle est à la pure philosophie, va s’imposer au patriotisme de Platon, pour infléchir la courbe de sa carrière et de sa pensée. La sagesse du philosophe qui s’est retiré du monde pour vivre dans l’imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d’état de s’appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d’une servante thrace. (Théétète, 174 a.) Est-il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s’est traduite, dans l’histoire d’Athènes, par des événements tels que la condamnation de Socrate ? N’est-ce point manquer à l’intérêt de l’humanité que de l’abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n’est-elle point, en définitive, un péché contre l’esprit, au même titre que la misologie ? (Phédon, 89 b.)"
Or Platon n'a pas la réponse....et Brunschvicg non plus... pas plus que Confucius, Bouddha, Badiou, Mao, Lénine, Mussolini, Sarkozy ou Obama....personne ne l'a !
"Mais ici encore intelligence oblige : la rigueur de la méthode sur laquelle Platon avait fondé l’ensemble de ses vues théoriques lui interdisait de fermer les yeux sur l’exacte portée des applications dont elles étaient encore susceptibles. De même que l’arithmétique et la géométrie de son temps ne lui paraissaient pas en état de porter le poids d’une physique positive, même de limiter à sa zone de positivité le système des mathématiques, qu’elles l’obligeaient à le prolonger en une dialectique des Idées, de même il a été le premier à reconnaître qu’une doctrine sociale, fondée sur une discipline de la raison, ne pouvait pas devenir d’elle-même populaire, en raison des caractères internes qui en conditionnent la structure et en justifient la vérité. La pédagogie platonicienne, de par la nature même de son problème, est au rouet, puisqu’elle demande à s’appuyer sur les instruments qu’elle à pour tâche de créer.
Dès lors, s’il est décevant d’attendre que la justice procède spontanément de la sagesse, et s’il est pourtant interdit de désespérer du salut de l’humanité, il faudra, bon gré, mal gré, consentir à se placer en dehors du centre lumineux de l’intelligence, et se résigner à escompter les moyens de fortune grâce auxquels peut-être on verra converger vers l’hégémonie de la sagesse les conditions de la réalité physique et de la réalité sociale. « Toutes les grandes choses sont hasardeuses, ou, comme on dit, toutes les belles choses sont difficiles dans la réalité. » (Rép., VI, 497 d.) A moins que les souverains ne se trouvent convertis à la philosophie véritable par une inspiration venue des Dieux, l’avènement de l’État juste suppose qu’une nécessité (ἀνάγκη) s’exerce sur le sage, mais cette fois de bas en haut, et pour opérer comme une conversion à rebours. Il ne s’agira de rien moins que de le contraindre à devenir ouvrier divin (δημιουργός) de tempérance, de justice, de vertu politique en général. (VI, 500 d.)"
Si nous comptions sur l'inspiration et l'aide divine c'est que Dieu serait : or Dieu n'est pas, il doit être (de par notre travail infini).
L'acheminement vers le Dieu des philosophes et des savants, qui est pure lumière intellectuelle et pure intériorité, ne peut se faire que par un choix libre : le libre choix entre raison et violence.
C'était déjà la prémisse-axiome d'Eric Weil dans "Logique de la philosophie".
La liberté, ce n'est pas le libre arbitre, ce n'est pas la liberté de "faire ce qui me plait" : la seule liberté qui ait sens, c'est le liberté de penser, c'est à dire la libre recherche de la vérité. Seul un être faillible, libre de se tromper, peut rechercher, et donc découvrir, la vérité.
C'est là la différence abyssale entre le Dieu des philosophes et le Dieu des fables et des nuées, , le Dieu d'Abraham....
On ne peut pas "convertir" les hommes à la Vérité, c'est à dire à la libre et désintéressée recherche de la vérité, contre leur gré. Sinon il y a violence , et c'est bien le diagnostic de Brunschvicg à propos du dernier platonisme :
"Ainsi apparaît, dans l’ordre pratique, ce même appel à la violence qui prélude à l’œuvre de la synthèse spéculative. Le démiurge de la Cité, comme le démiurge de l’univers, se souvient des Idées pour les appliquer à une matière rebelle : il regarde vers les imaginations informes et les désirs tumultueux de la multitude, afin d’y faire pénétrer du dehors l’harmonie. Le recours à la dialectique aura donc lieu, désormais, non plus pour l’usage interne et pour la vérité, mais pour l’usage externe et pour l’autorité. La mathématique, instrument de la lumière spirituelle, destinée à éclairer et à ennoblir, est détournée de son application normale, utilisée afin d’éblouir et d’aveugler. L’homme qui aura le mieux déjoué les pièges sans cesse renaissants de l’imagination, rejeté les symboles illusoires de la poésie, qui aura mérité par là d’être promu, ou obligé, à la dignité de législateur, va, une fois devenu magistrat, produire une mythologie artificielle, et pousser l’ironie du philosophe jusqu’à imiter la majesté du prêtre, pour mieux en imposer aux foules crédules. Comme aux yeux du peuple précision vaut exactitude, il fera ce que font les auteurs de cosmogonies et d’Apocalypses, il dissimulera l’extrême fantaisie de l’invention sous l’extrême minutie du détail ; il forgera dans la République l’énigme auguste du nombre sacré. Et ce dialogue, qui devait transmettre à l’Occident l’héritage d’une méthode où s’appuient, sur la fermeté incorruptible de l’intelligence scientifique, la pureté de la spiritualité religieuse et la pureté de la pratique morale, a pour conclusion paradoxale l’imagination, avouée comme telle, d’une justice cosmique qui suivrait les cadres, qui reflèterait au dehors les exigences, de la justice sociale. La dégénérescence s’accentue encore de la République aux Lois qui marquent comme un renoncement de l’œuvre platonicienne à l’esprit du platonisme : « L’idéal de la République y semble abandonné. Il n’y est plus question, en effet, ni de l’éducation des philosophes, ni de leur gouvernement, qui rend les lois inutiles. Au contraire, comme dans le Politique, Platon proclame la nécessité de celles-ci, et il les établit jusque dans le plus minutieux détail, avec une recherche fréquente de l’exactitude mathématique... Enfin, en liant aussi étroitement qu’il l’a fait la loi à la religion, il ne satisfait pas seulement sa croyance profonde à l’universalité de l’ordre divin, il veut donner à la contrainte de la loi un surcroît d’efficacité, l’autorité propre d’une chose sacrée . »"
Cette violence est toujours et encore notre destin humain trop humain !
Car aucun régime politique, même affranchi des anciennes "lois religieuses", n'a trouvé la clef magique, le Sésame ouvre toi de l'affranchissement intellectuel et donc de l'amour universel entre les "frères et soeurs humains".
tout s'est effondré : christianisme politique ou social, islam, boudhisme, hindouisme, communisme, fascisme, capitalisme...
Et nous nous retrouvons, hébétés, au milieu du chaos et des ruines...
pouvons nous compter sur un relèvement "miraculeux", par le libre choix de tous de la libre recherche rationnelle de la vérité ?
je ne le crois pas, car non seulement les conditions n'en sont pas réunies, mais les conditions de l'attitude inverse, de l'asservissement généralisé aux instincts médiocres,, règnent...
comme le disait Brunschvicg quelques temps avant la débâcle de 1940, où il fut emporté comme les autres, avant tous les autres :
"le sommet s'élève, la base s'enfonce"
Publié par sedenion à 16:16:59 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
Le livre de Jean-Louis Léonhardt évoqué dans l'article précédent : "Le rationalisme est il rationnel ?" est certes tout à fait intéressant, en particulier par la synthèse philosophique de la logique et de la théorie de la science d'Aristote qu'il présente, mais il souffre à mon sens d'une déficience qui condamne à rester lettre morte les pistes qu'il propose comme alternatives à ce qu'il appelle improprement "modèle rationaliste de la raison", et que j'appellerais pour ma part plutôt modèle dogmatique, ou naïf, ou positiviste, etc...
Cette déficience, c'est qu'il ignore, ou plutôt qu'il minimise, l'importance de la révolution épistémologique, scientifique, philosophique, humaine, et pour tout dire spirituelle, qu'a été le 17 ème siècle européen (précédé et annoncé par certains penseurs de la fin du Moyen age, comme Nicolas de Cuse).
Il est très clair sur ce point, je cite ce qu'il dit au début du Chapitre 2 "Modèle de la raison rationaliste chez Aristote" page 23 :
"tout travail historique impose un choix difficile : où commencer ? cette question est d'autant plus ardue à résoudre que ce livre est consacré à l'étude des modèles de la raison sur la longue durée, plus de 2000 ans...je vais essayer de démontrer que la rupture de la Renaissance, avec l'introduction du langage mathématique , l'usage d'instruments d'observation et l'invention de la méthode expérimentale n'est pas une rupture significative du point de vue qui nous occupe, alors que de nombreux historiens des sciences y voient l'origine même de la science"
certes il est toujours méritoire de tenter de s'opposer à une thèse majoritaire, mais j'ai bien peur qu'ici ce soit peine perdue, et d'ailleurs les tenants du changement de paradigme (paradigm shift) cher à Thomas Kühn ne forment pas un camp homogène.
Ici en tout cas , les travaux des historiens des sciences certes nous intéressent, mais notre point de vue est un peu différent : il est philosophique et religieux (sans aucun rapport avec ce que l'on nomme improprement "religions", qui n'ont rien de religieux).
Voici ce que dit Brunschvicg au début du chapitre "L'univers de la raison" dans "Les âges de l'intelligence", et qui répond définitivement et réfute tous les essais de "démonstration" de Léonhardt :
"On ne détruit que ce qu'on remplace. A l'instrument universel qu'avait l'ambition de constituer l'Organon d'Aristote, comme le Novum Organum de François Bacon, Descartes oppose, dans le Discours d'introduction à ses Essais de 1637, une méthode qui n'a plus rien à faire avec l'ontologie de la déduction ou avec l'empirisme de l'induction, qui l'éclaire entièrement, il nous en avertit, par la révolution que sa Géométrie accomplit à l'intérieur même de la mathématique : « J'ai seulement tâché par la Dioptrique et par les Météores de persuader que ma méthode est meilleure que l'ordinaire, mais je prétends l'avoir démontré par ma Géométrie . » Déjà dans les Regulæ ad Directionem Ingenii Descartes avait pris conscience du caractère propre à l'intelligence, tel qu'il se manifeste par une théorie des proportions et des progressions rendue totalement indépendante de la figuration spatiale, et qui consiste (suivant une formule mémorable, car elle est la clé de la science moderne et de notre civilisation) dans le mouvement continu et nulle part interrompu de la pensée . De cette transparence de l'esprit à lui-même se conclut « cette connaissance de la nature des équations qui n'a jamais été que je sache (écrit Descartes) ainsi expliquée ailleurs que dans le troisième livre de ma Géométrie "
Publié par sedenion à 11:31:29 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
Par ces temps de crise, des scientifiques et des philosophes dynamitent le peu qui reste de l'aventure occidentale de la rationalité, mais leurs brûlots passent généralement inaperçus, ce qui est dommage.
Car cette "crise" est d'abord une crise de la raison, et la première tâche pour en "sortir" (peut être ?) est de déblayer la route des ruines qui l'encombrent ....
Le livre de Jean-louis Léonhardt : "Le rationalisme est il rationnel ? l'homme de science et sa raison" est important, et doit être lu et étudié patiemment, ici j'entends m'aider de certains de ses thèmes pour faire certaines mises au point.
L'auteur est docteur en physique et mathématiques, et a travaillé au CNRS , sur la modélisation informatique de processus cognitifs complexes, comme l'apprentissage et le language. C'est l'échec et l'impossibilité de la modélisation de la pensée , qu'il a dû admettre, qui l'ont conduit vers la philosophie et l'étude du modèle aristotélicien de la science, déjà étudié par Granger.
La conclusion du livre est claire et sans ambiguîté : le modèle dit rationaliste de la raison , inventé par Aristote et adopté par le monde occidental pendant près de 24 siècles, jusqu' à l'émergence de la physique quantique au vingtième siècle, ce modèle est insatisfaisant et doit être révoqué. Voici la phrase qui clôt le livre :
"le modèle de la raison rationaliste est irrationnel en ce sens qu'il ne permet pas de décrire le monde tel qu'il nous apparaît à travers l'expérience. Le rationalisme reste une croyance encore commune et il s'agit d'un croire incroyable !
ce que nous appelons science a changé radicalement de signification : la structure du discours scientifique contemporain impose une interprétation post-prédicative qui fait revenir la science dans le cadre de la philosophie. Grâce à l'interprétation ou herméneutique, voici que l'étonnement est de nouveau concevable...."
certes nous ne pouvons que nous réjouir avec l'auteur de cette bonne nouvelle selon laquelle la science rejoindrait le cadre de la philosophie, qu'elle a quitté il y a 2 siècles....mais l'étonnement est il bien le premier moteur de la philosophie ? nous ne le croyons pas, c'est selon nous plutôt la déception, devant l'existence dite "naturelle", qui l'est...
Je dois faire aussi d'emblée une remarque : c'est que si le rationalisme adopté par l'Occident depuis 24 siècles est refusé par l'auteur parce qu'il est irrationnel, il me semble que l'on ne peut voir là une condamnation du rationalisme en général, mais au contraire d'un renforcement et d'une adoption définitive de celui ci !
refuser l'irrationnel, voilà ce qui définit le rationalisme ; et je puis donc rejoindre l'auteur en un rationalisme modifié, renforcé, purgé de toutes ses scories, et qui oblige à révoquer le faux rationalisme qui a régné jusqu'ici !
Mais je dois souligner qu'il est dangereux et ambigü d'appeler le modèle révoqué "rationaliste", puisque c'est justement au nom du rationalisme véritable (toujours à trouver ou perfectionner) que nous le refusons !
et une telle ambiguïté risque de faire le lit de l'irrationalisme ...
Le modèle proposé par l'auteur comme alternative au modèle aristotélicien, appelé par lui (improprement à mon sens) "rationaliste", est le modèle dit "de la raison antagoniste" (il serait intéressant d'analyser ceci en relation avec ce que propose Stéphane Lupasco), qui émerge peu à peu grâce à la prise en compte de systèmes axiomatiques semblant contradictoires, après les différentes "crises de la raison".
ainsi l'affaire des parallèles (à propos du postulat d'Euclide qu'il a reufsé de considérer comme un théorème : "par tout point il est possible de tracer une parallèle et une seule à une droite donnée ne passant pas par ce point") , qui dure depuis Euclide, se termine par la naissance des géométries non euclidiennes, au 19 ème siècle.
Alors que l'humanité croyait naïvement, jusqu'à Kant y compris, que la logique avait été définitivement fixée par Aristote et la géométrie par Euclide, voici que le 19 ème siècle mathématique (et non pas philosophique) vient tout renverser de par l'émergence des géométries non euclidiennes (rendant faux le postulat d'Euclide) et celle des logiques mathématiques modernes, qui sont caractérisées par le formalisme, le relationnalisme, et le pluralisme du "principe de tolérance" de Carnap : il y a une infinité de logiques possibles, en choisir une est affaire de convention et d'utilité pratique.
Puis arrive le 20 ème siècle et les révolutions en physique : relativité et quantas, qui viennent confirmer et renforcer les révolutions précédentes, en logique et géométrie : primauté de la relation sur la substance et la prédication, et mise en évidence d'une dualité irréductible, entre onde et corpuscule, donc d'un caractère antagoniste, sinon contradictoire, du réel lui même.
Il est évidemment impossible de résumer ici même sommairement ce livre, qu'il est important de lire, ne serait ce que pour avoir une vue panoramique de la logqiue et de la philosophie de la science d'Aristote, qui ont imprégné je ne dirais pas la totalité de la philosophie occidentale (l'exemple de Brunschvicg est là pour le prouver) mais en tout cas la très grande majorité des scientifiques jusqu'à aujourd'hui, en tout cas dans leur "philosophie de la science" implicite et non éclaircie.
Mais il est dommage que Brunschvicg ne soit pas une seule fois cité dans ce livre, alors qu'il s'agit du penseur qui a élaboré une critique implacable de l'aritotélisme et de son réalisme , notamment dans sa doctrine de la vérité-correspondance et dans sa conception réifiée de la raison, que met bien en lumière d'ailleurs le livre de Léonhardt : Aristote pense rendre compte du "réel-raison" grâce aux principes de sa logique (tiers exclus, principe de contradiction, etc..); en termes modernes, il mélange les axiomes (qui sont les premiers théorèmes, non démontrés, dont sont dérivés touts les autres) d'une théorie, et les principes comme fondement de l'activité théorétique, qui ne rentrent évidemment pas dans le formalisme de la théorie.
Le changement de modèle (du modèle "rationaliste" au modèle antagoniste) correspond selon Leonhardt à un déplacement de la frontière entre énoncés rationnels et énoncés irrationnels).
dans la conception de Brunschvicg, ceci est remplacé par l'opposition entre le logicisme, dogmatique et qui prétend enfermer l'activité de la raison dans un système fixe d'axiomes et de principes, et analyse mathématique, permettant d'inventer, de créer sans cesse du nouveau, sans pouvoir être enfermé dans un système rigide : la raison est cet acte intellectuel pur qui fait éclater tous les cadres qui prétendent l'enfermer.
Alors quel est il, ce rationalisme par gros temps que nous essayons de caractériser ?
le gros temps c'est d'abord la crise, qui n'est certainement pas contemporaine, en totu cas dans ses fondements ultimes, mais est là depuis toujours.
l'Occident est crise..
et j'aime ici à rappeler, comme toujours, l'étymologie du mot krisis (d'oû vient le mot "crise") : du verbe krinô ; juger, discriminer.
Donc, si comme nous le pensons à la suite de Brunschvicg, l'acte même de la raison est le jugement et l'analyse, alors il est clair que la raison est crise, et que si l'Occident véritable doit être fondé sur la raison comme refus et mise en doute des grands récits mythologiques et des rites orientaux, alors l'Occident est crise : il est donc vain de vouloir "sortir de la crise", bien au contraire il faut approfondir celle ci, s'enfoncer en elle jusqu'à son coeur : la vérité du cogito.
Mais "par gros temps", cela vise à rappeler la fameuse petite fable d'Otto Neurath (créateur avec Carnap du Cercle de vienne) sur la civilisation scientifique vue comme un navire en haute mer, par tempête, qui fait eau de toutes parts : il est impossible d'espérer rentrer au port pour réparer en cale sèche, c'est donc en pleine tempête, "par gros temps", qu'il faut colmater au mieux les brèches...
Publié par sedenion à 12:27:15 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
On peut ouvrir au hasard n'importe quel livre de Brunschvicg, on trouvera toujours quelque chose de neuf, qui nous "sauvera" en quelque sorte de notre enlisement dans la nullité moderne, ou plutôt post-moderne, et nous apprendra quelque chose d'important sur l'existence et donc sur nous mêmes.
J'ai trouvé ceci, dans l'avertissement (datant de 1904) de la seconde édition du livre : "Introduction à la vie de l'esprit", et qui illumine le difficile problème de la différence entre vie consciente et vie spirituelle. Je précise aussi que l'expression "moi spirituel" que j'ai utilisée consciemment dans le titre se trouve souvent dans la littérature de type théosophique ou anthroposophique, bref, et plus largement : occultiste.
C'est voulu ; tout n'est pas à jeter dans l'anthroposophie, il faut simplement faire un effort de discrimination entre le bon grain (philosophique, celui que l'on trouve par exemple dans "La philosophie de la liberté" de Steiner) et l'ivraie occultiste et "ésotérique" (celle des "corps supérieurs" par exemple : corps astral, mental, causal, bouddhique, atmique, etc...et autres balivernes); je n'hésite pas à le dire : il faut sauver les soldats Ryan
innombrables perdus dans ces marais et ces sables mouvants occultistes , création de ceux qui ont renoncé à l'effort de démonstration et de rationalité et ont inventé de toutes pièces des "facultés supérieures à la raison", facultés jaillissant on ne sait trop comment (et pour cause ! elles n'existent pas !) de "méditations" patiemment pratiquées pendant des années (très nombreuses, forcément
) ... malgrès mon éducation scientifique (ou peut être à cause d'elle ?
) j'ai été l'un de ces soldats perdus dans les sables mouvants de la kabbale, du soufisme, de l'anthroposophie ou du Zen, pendant de trop nombresues années, jusqu'à ce que je sois redressé, relevé, et sauvé, il y a une quinzaine d'années, par la lecture de Brunschvicg et de Badiou. Et si je me suis éloigné aujourd'hui de la doctrine de Badiou, je lui resterai éternellement reconnaissant, car sans lui, et sans Brunschvicg, je serais encore assis à méditer sur mon coussin ou à me prosterner sur mon tapis de pière, ou à participer à je ne sais quels stages de tantrisme, de zen ou d'anthroposophie (quoique le tantrisme, ça puisse avoir du bon, si l'enseignante est jolie 

).
D'ailleurs l'explication par Brunschvicg (en 1904, année où Steiner avait déjà dérapé dans la théosophie ) de la nature de ses intentions dans "Introduction à la vie de l'esprit" révèle cela de manière bien plus limpide (on notera les mots "science de l'esprit", qui sont aussi ceux employés par Steiner pour caractériser l'anthroposophie, mais il n'y a sans doute aucun lien conscient : Brunschvicg ne perdait pas son temps avec ce qu'il appelait "les bas-fonds de l'occulte"):
"S'agit il d'une étude préliminaire à la constitution d'une science de l'esprit, ou d'une initiation à une vie supérieure que le commun des mortels ne soupçonnerait pas ? ni l'un ni l'autre répondrions nous. Nous n'avons eu ni la prétention d'enseigner ni celle de révéler"
tout est dit en quelques mots : initiation et révélation , propres aux fadaises occultistes , ésotériques ou mystiques, sont définitvement écartées.
Et pourtant il y a bien "initiation", d'une certaine façon, puisque la "philosophie véritable" (celle de Brunschvicg et quelques autres) doit élever la conscience au dessus du règne du sens commun , des croyances et préjugés collectifs, pour la mener vers la "seconde naissance" le sanctuaire intime de la pensée progressant indéfiniment vers "Dieu". Mais cette "initiation" n'a rien à voir avec les impostures religieuses ou occultes : elle est entièrement du côté des idées claires, et ne sépare aucunement ceux qui en sont bénéficiaires du reste de l'humanité; au contraire elle fait tomber toute séparativité (illusoire, puisque dûe aux religions tribales). Voici trois traités de cette "initiation" à la philosophie et à la raison , la seule véritable : le Traité de la réforme de l'entendement de Spinoza, le Discours de la méthode de Descartes, et l'Introduction à la vie de l'esprit de Brunschvicg...ici la philosophie nous fait la courte échelle pour nous procurer une voie d'accès facile et sûre jusqu'à elle...et nous devons avoir un sentiment de gratitude infinie envers elle, ainsi qu'envers ses trois fidèles serviteurs que je viens de nommer...
C'est ce que précise Brunschvicg d'ailleurs, à propos de ses intentions :
"il nous a seulement semblé qu'il était utile d'avertir, de signaler l'existence des problèmes, d'indiquer où l'homme en trouverait directement la solution : dans le progrès continu de l'activité qui le constitue comme être pensant"
Mais ici se lève une difficulté : si la vie spirituelle et religieuse n'est aucunement située au delà de la compréhension et de la raison humaine, dans un mystérieux monde intelligible ou "supérieur" , y a t'il besoin d'un livre à son propos ?
oui car la vie spirituelle passe généralement inaperçue (c'est pour cela que si nombreux sont ceux qui la cherchent là où elle n'est pas et ne peut être, dans l'imagination de mystères supra-rationnels), justement parce qu'elle est en quelque sorte "trop proche", et trop évidente, exactement comme la lettre volée dans le récit d'Edgar Allan Poe, qui était cachée et introuvable justement parce qu'elle avait été mise là où personne n'aurait l'idée de la chercher : bien en évidence !
puisque la vie spirituelle se trouve dans l'immanence radicale ! ("dans le coeur" disent les maitres ésotériques, mais l'expression est dangereuse car ambigüe)..
et c'est ici que Brunschvicg donne sa petite "expérience de pensée", qui éclaire et illumine le problème de la nécessaire discrimination entre "psychologique" et "spirituel" (un problème qu'un imposteur comme René Guénon contribue à rendre insoluble en le dissimulant sous le rideau de fumée d'une "Tradition" imaginaire):
"Des enfants sont réunis; on apporte la tarte à partager entre eux ; chacun songe immédiatement à la part qu'il aura et 'sil est oublié, il ne manquera point de s'en apercevoir.
qu'on demande à l'un d'eux de faire le compte des assistants, il arrivera le plus souvent qu'il se trompera d'une unité : il n'aura point pensé à se compter lui même, et il faudra presque toujours qu'il soit averti de ne point s'oublier.
D'où vient cette différence remarquable ? sinon que l'enfant a pris deux attitudes différentes : là il est un objet qui doit être compté; ici au contraire il est le sujet qui compte.
Dans la première attitude , étant un individu parmi d'autres individus, il a naturellement le sentiment de son moi. Dans la seconde attitude , étant un esprit concevant le milieu auquel ce moi se rapporte, il peut paraître ne plus exister à ses propres yeux, de même qu'au théâtre il nous arrive d'oublier où nous sommes...
en d'autres termes, dans l'état où est l'évolution de notre espèce, nous prenons spontanément conscience de notre vie individuelle; mais la conscience de notre vie spirituelle requiert un effort nouveau de réflexion"
Il me semble qu'il n'y a plus rien à ajouter, tant cette petite "expérience" parle d'elle même....
mais je voudrais juste souligner les implications politiques de ces idées, cruciales par les temps qui courent...
les "libéraux" de droite ont raison de faire reproche à la "gauche" de berner les gens , en leur faisant crorie que le "partage des richesses" serait la solution au problème de la pauvreté....
la gauche voudrait partager un gâteau supposé "fixe", que ce "gâteau" soit la "richesse collective", ou bien le "temps de travail"; la droite affirme qu'il faut d'abord augmenter le volume du gâteau, et qu'ainsi tout le monde aura une part plus grande.
Mais la droite oublie simplement que le volume n'est pas extensible à l'infini, à cause des contraintes de l'environnement...
et surtout, plus profondément : les deux adversaires (qui n'en sont pas vraiment, partageant les mêmes présupposés matérialistes) enferment l'humanité dans l'idée que le sens de l'existence c'est de manger un gâteau !
(je n'ai rien contre les gâteaux ni contre les menus plaisirs de la vie, à condition de les maintenir à leur place)..
or, suggérer que "tout est du gâteau", c'est nier, et rendre impossible l'accès à la vie spirituelle !
c'est enfermer l'humanité dans le désespoir et le nihilisme, en lui rendant impossible l'ascension vers la pensée pure qui est le Dieu des philosophes et des savants !
là saute aux yeux le caractère démoniaque du sarkozysme, comme d'ailleurs du faux socialisme et du faux communisme contemporains !
et Sarkozy peut bien après aller se faire photographier à la messe autant qu'il voudra, ou proclamer que la religion possède une fonction essentielle de "donner du sens" dans une société de plus en plus désespérante et destructrice de tout ce qui est humain (à qui la faute ?), il ne fait lui aussi que dissimuler ses actions véritables , qui sont de nature criminelle, derrière un rideau de fumée pseudo-religieux.
Car la religion dont il parle, qu'elle se nomme catholique, musulmane ou juive, c'est l'idolâtrie... qui a mené jusqu'à nous, à notre enfermement planétaire et mondialisé dans le nihilisme païen (se prétendant monothéiste) ou athée.
Publié par sedenion à 17:22:27 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
Les dernières lignes , prodigieuses et bouleversantes, du livre "Le hasard et la nécessité" de Jacques Monod n'ont pas pris une ride :
«l'ancienne alliance est rompue ; l'homme sait enfin qu'il est seul dans l'immensité indifférente de l'Univers, d'où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n'est écrit nulle part. A lui de choisir entre le Royaume et les ténèbres"
Athéisme ? que non pas ! mais plutôt hymne au Dieu des philosophes et des savants ! ceci nécessite quelques explications....
L'ancienne alliance, c'est aussi ce que Monod appelle l'animisme, l'état des sociétés humaines d'avant la science moderne, où la cohésion du groupe, de la tribu, primait sur toute autre considération, dans le combat quotidien contre la Nature, pour arracher les ressources nécessaires à la survie, et contre les autres tribus ou "groupes", toujours sources potentielles d'affrontements et donc de destruction plus ou moins complète.
Nous avons hérité de ces hommes, nos ancêtres, l'exigence d'une "explication totale" (celle promise par les mythes) , et le souci, l'angoisse de "chercher le sens de l'existence".
Le monothéisme hébreu, puis chrétien et enfin islamique, s'est présenté comme rupture avec les "idolâtries animistes". Mais il n'a pas permis une telle rupture, tout simplement parce que la science véritable n'était pas encore née. Il a fallu à celle ci deux étapes : celle de la Grèce antique, de sa géométrie et de sa statique (chez Archimède), puis, après un intervalle de près de 20 siècles où les mythes orientaux ont étouffé tout libre essor de la recherche rationnelle, celle, définitive, de la science copernicienne et galiléenne, émergeant en concomitance avec une science du mouvement, une dynamique, qui a rendu possible l'apparition d'une mécanique enfin complète , rendant compte des phénomènes cosmiques (de Copernic à Galilée et Newton).
Mais le progrès scientifique s'avère destructeur des "anciens équilibres", ceux assurés par l'ancienne alliance, à cause de l'explosion démographique, de la destruction des espèces, causées par la suppression de la "sélection naturelle" dans les sociétés développées, puis dans le monde entier. Ces observations sont devenues banales depuis quelques années, pas une journée sans qu'on nous mette en garde contre le réchauffement climatique, et qu'on nous demande instamment de "sauver la planète".
Mais Monod met en garde contre un mal beaucoup plus profond, parce que beaucoup plus difficile à combattre, un "mal de l'âme" selon lui. Ce "mal", appelé par d'autres (pour s'en plaindre, généralement) désenchantement du monde, consiste en ce que l'humanité a accepté les pouvoirs fantastiques que lui a donné la science, pouvoirs et richesses bien supérieurs à ceux que promettait l'ancienne "magie" (qui d'ailleurs ne tenait pas ses promesses, pour ce que nous en savons en tout cas de ceux qui à l'heure actuelle se prétendent encore magiciens, ou sorciers, ou marabouts), mais a refusé d'en adopter le code de "valeurs", diamétralement opposé à celui de l'ancienne alliance animiste.
Un tel diagnostic est juste, et peut être vérifié quotidiennement : on est un virtuose de l'informatique, ou du "trading" mais on croit encore à l'astrologie, ou aux sociétés occultes, ou à que sais je encore en fait de nunucheries...
Le nouveau code de valeurs , celui proposé par la science, et qu'elle demande d'adopter si l'on accepte les pouvoirs qu'elle donne, est selon Monod très simple, il l'appelle "éthique de la connaissance" : il consiste à s'en tenir, pour ce qui est de la connaissance véritable (c'est à dire : susceptible d'être démontrée vraie ou fausse, ayant une valeur de vérité), au postulat d'objectivité (qui prend, de nos jours, la forme de l'axiomatique mathématique).
Ce qui implique d'établir une séparation stricte entre le domaine de la connaissance et celui de l'éthique :
"la connaissance est exclusive de tout jugement de valeur tandis que l'éthique, par définition non objective, est à jamais exclue du champ de la connaissance. C'est cette distinction radicale, posée comme un axiome, qui a créé la science".
Seulement, il faut aller plus loin que cette séparation : car l' imposture de l'humanité moderne (de nous tous) s'inscrit bien, dans une certaine mesure, dans ce schéma de "séparation stricte", analogue à celle qui avait cours entre sacré et profane dans les anciennes alliances (y compris l'hébraïque).
Cette imposture, source de tous nos malheurs et du "gouffre qui se creuse sous nos pieds" (cette formule de Monod prend tout son sens en ce début d'année 2009) consiste à accepter le postulat d'objectivité scientifique pour le domaine de la connaissance, mais pour ce qui est de la base de la morale à continuer de gober un «écoeurant mélange de religiosité judéo-chrétienne, de progressisme scientiste, de croyance en des droits "naturels" de l'homme et de pragmatisme utilitariste».
(sous d'autres cieux, la religiosité prendra la forme islamique, ou hindouiste, ou bouddhiste...encore que selon Monod, "de toutes les grandes religions, le judéo-christianisme est sans doute la plus primitive par sa structure historiciste, directement attachée à la geste d'une tribu bédouine avant d'être enrichie par un prophète divin".
Or l'authenticité selon Monod, différente de celle à laquelle appelle Heidegger, réclame de jeter aux orties (ou au feu) cette écoeurante bouillie réchauffée de la Bible (ou du Coran) mélangée et touillée avec du positivisme façon 19 ème siècle et des droits de l'homme style "Nouvel Obs" , mais certainement pas toute valeur éthique.
Car choisir (librement) le postulat d'objectivité comme base de la recherche de la connaissance véritable (c'est à dire vérifiée, c'est à dire toujours revérifiable, ou réfutable) est un choix éthique (libre) et un axiome de valeur, non pas un axiome de connaissance (puisque par définition , toute connaissance véritable ne peut venir qu'en aval de ce choix).
De manière bien proche, la thèse généralisée de Hume dit que "de ce qui est" on ne peut dériver par voie logique "ce qui doit être". Et ceci a été démontré, rigoureusement , dans un livre de logique mathématique et philosophique intitulé : "The is-ought thesis", paru aux éditions Kluwer (maintenant Springer) dans la collection "Studia logica".
Monod dit : "Dans l'éthique de la connaissance, c'est le choix éthique d'une valeur primitive qui fonde la connaissance. Par là elle diffère radicalement des éthiques animistes, qui toutes se veulent fondées sur la «connaissance» de lois immanentes, religieuses ou naturelles, qui s'imposeraient à l'homme".
des "lois" «connues» non pas de par une recherche rationnelle, mais en écoutant un prophète inspiré des dieux, ou de Dieu, ou en lisant le livre Saint de la tribu....expliqué par "ceux qui savent", car peu clair.
Même Platon, retombé du mathème au niveau du mythe, commence le traité des "Lois" par "qui a le premier dit les lois, un homme ou un dieu ? un dieu, assurément !".
On jugera si cette phrase de Monod témoigne d'un athéisme :
" Par la hauteur même de son ambition, l'éthique de la connaissance pourrait peut être satisfaire l'exigence de dépassement (qui est au coeur de l'homme). Elle définit une valeur transcendante, la connaissance vraie, et propose à l'homme non pas de s'en servir, mais désormais de la servir, par un choix délibéré et conscient".
Quant au discours inauthentique, consistant à amalgamer et confondre les deux catégories de "connaissance" et de "valeur", ou de "ce qui est " et de "ce qui doit être", "il ne peut conduire qu'aux non-sens les plus pernicieux, aux mensonges les plus criminels".
Bref à nous.....à notre situation de détresse, en cet An I de la "Grande Crise".
Nonobstant les différences de formulation, qui peuvent paraitre quelquefois radicales, je suis convaincu que Monod plaide ici pour la "religion philosophique" et le Dieu des philosophes et des savants, qui n'a rien à voir avec les livres sacrés et les anciennes alliances, celles d'avant la science, d'avant Copernic.
Il n'y a qu'un seul Dieu, le Dieu des philosophes et des savants, et Copernic est son seul Prophète.
Un "Dieu" qui n'est pas "avec nous" dans l'épreuve, ou "face à nous" dans les conditions mystiques de la prière ou de la méditation supra-rationnelle; un Dieu qui n'intervient pas dans le cours de l'Histoire , qui effectivement nous laisse dire que "nous savons enfin que nous sommes seuls dans l'immensité indifférente de l'Univers".
parce que c'est un "Dieu" qui n'est pas, mais qui "doit être" de par notre libre choix et notre libre acte, acte et choix libre qui se nomme "raison" et ascension infinie vers la Pensée Infinie qui est Dieu (à la fois l'ascension et le "terme" inaccessible si nous savons ce qu'infini veut dire)
Et d'ailleurs Monod associe explicitement le "libre choix" du code de valeur de ce qu'il appelle "éthique de la connaissance" au Discours de la Méthode de Descartes :
«L'éthique de la connaissance ne s'impose pas à l'homme ; c'est lui au contraire qui se l'impose, en en faisant axiomatiquement la condition d'authenticité de tout discours et de toute action. Le Discours de la méthode (de Descartes) propose une épistémologie normative, mais il faut le lire aussi et avant tout comme méditation morale, comme ascèse de l'esprit»
ce Discours de la méthode dont Brunschvicg qu'il est le traité de la seconde naissance, pour toute l'humanité.....
Publié par sedenion à 11:27:05 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
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"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)
" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")
L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient
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