• Ayant retrouvé depuis peu mon vieil exemplaire du livre de Blumenberg : "Le rire de la servante de Thrace", je ne peux résister à l'envie de livrer ici un florilège de quelques citations de ce livre qui de toutes façons est digne d'une étude et d'une analyse beaucoup plus approfondies.

    L'histoire apparaît pour la première fois, semble t'il, dans une fable d'Esope (où il n'est pas encore fait mention de Thalès ni d'une servante de Thrace, mais d'un "passant" attiré par les gémissements de l'astronome (astrologos) tombé dans un puits, et qui le réprimande dans un discours moralisateur; fable accompagnée de cet epimythion :

    "on pourrait adresser cette fable (logos) à ceux qui se vantent d'accomplir des prodiges, sans pouvoir s'acquitter des tâches les plus communes"

    C'est Socrate qui dans le Théétète applique cette histoire à Thalès de Milet et "invente" (??) une servante de Thrace :

    "Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds"

    et comme l'exige le genre de la fable auquel il se réfère, il ajoute aussi tôt cette "morale de l'histoire" :

    "Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place"

    Et Blumenberg de signaler que dans le contexte platonicien, le point de référence de cette histoire n'est pas thalès mais Socrate lui même !

    Il analyse les variations de cette histoire au cours des siècles, qui sont très nombreuses, mais restent soumises à un invariant interprétatif : le rire de la servante reste le signe d'une incompréhension de la vie quotidienne et du "sens commun" face à l'étrangeté de la théorie.

    Mais il reste une ambiguïté difficile à clarifier : cette tension oppose t'elle le sens commun à la science, ou bien à la philosophie  ?

    difficulté cruciale pour nous, qui pensons que la philosophie a pour mission de "ramener à l'unité" les héros de la pensée pure que sont les mathématiciens (ou les savants) qui ne se contentent pas d'une "unification facile et à la portée du premier venu" (celle, en somme, du bon bourgeois ou paysan qui a SA femme, SA maison et SON dieu, qu'il croit universel) mais poussent à l'extrême incandescence le mouvement (commun à nous tous) du "se perdre dans le multiple" (puisqu'il est "plus moral de se perdre soi même que de se conserver" d'après la version dûe à Thomas Mann de la "servante de Thrace", à savoir Clawdia Chauchat dans "La montagne magique") jusqu'à .... jusqu'à .. traverser la mer et aborder aux rives du Néant?

    beaucoup plus loin, beaucoup plus : jusqu'à élaborer une théorie de la multiplité pure !

    Reste que ce blog s'appelait à l'origine : "Dieu des philosophes et des savants" : la philosophie consiste à purifier les conceptions communes de Dieu à l'oeuvre dans les différents cultes religieux, y compris monothéistes, que le savant accaparé par ses difficiles et harassants labeurs "dans le champ du multiple"  n'a pas la possibilité de "redresser" en "donnant un sens plus pur aux mots de la tribu".

    Or il se produit ici un phénomène étrange : lorsque j'ai changé le titre pour l'actuel, "Le rire de la servante de Thrace", j'avais certes souvenir du livre de Blumenberg, et de son thème général, mais pas de son interprétation "religieuse" qui est la suivante, et qui dit en fait l'essence même de  ce vers quoi pointent ces simples mots :  "Dieu des philosophes et des savants" :

    "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts"

    ce sont les mots de Blumenberg page 160...et il est encore plus clair au premier chapitre, page 15 :

    "ce que l'astronome devait voir pour assurer la pérennité de sa science nous pouvons le découvrir ; ce qu'il a vraiment vu pour être captivé par sa theoria, nous ne le savons pas..pour la servante de Thrace qui voit le Milésien marcher dans la nuit dans une posture particulièrement inadaptée, l'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il était à ce moment en train d'honorer ses dieux. Alors il est légitime qu'il trébuche car ses dieux n'étaient pas les bons...pour elle il n'y avait pas de dieux de son pays dans la direction où Thalès dirige son regard, vers le ciel étoilé. Ils étaient là où le Grec devait ensuite tomber.C'est pourquoi il lui fut permis de ressentir une joie maligne"

     Notre hypothèse (ou plutôt notre "axiome") est qu'il ne s'agit pas ici d'un "combat entre dieux" mais de l'entrée en scène dans l'Histoire du "Dieu des philosophes et des savants" (formulation maladroite d'ailleurs de ma part): c'est "cela" (qui n'est pas un "vu", un spectacle) qui a "captivé" l'astronome-mathématicien-philosophe, et que ne peut absolument pas comprendre la servante thrace (ou qui que ce soit : dans d'autres versions c'est un homme égyptien !); le Dieu des philosophes et des savants ne s'oppose pas aux "dieux" en tant que "plus fort", ou "plus vrai", ou "véritable" (ce qui est le cas du "Dieu" du monothéisme par rapport aux dieux décrétés faux du paganisme). Le gouffre qui sépare les "deux mondes" (grec-moderne, ancien-oriental) est celle entre la recherche rationelle et les cultes collectifs...

    D'ailleurs plus loin dans le livre, se référant à l'interprétation dans l'hégélianisme d'Eduard Gans de l'histoire comme symbolisant l'apparition du monde grec, c'est à dire occidental, comme monde de la théorie, de la science et de la philosophie, comme monde où l'universel prend sens donc (à l'inverse de ce que dit Badiou qui voit la fondation de l'universalisme chez Saint Paul):

    "la servante de Thrace n'est certes pas une orientale mais elle vient de la zone de contact entre Europe et Orient et doit représenter l'instant, fixé par l'anecdote, de la séparation des mondes"

    Et il précise que l'oriental n'est pas (encore) déchiré, scindé en deux (esprit/nature)....aussi la première philosophie ne peut elle être qu'une philosophie de la nature

    Or, s'il est vrai que nous vivons actuellement la fin de l'Occident (comme le répètent avec complaisance les gazettes, nous parlerons quant à nous plutôt d'assomption de l' Europe, avec Abellio), cette petite fable s'avère d'une importance cruciale ! et c'est bien notre opinion....

    Heidegger a quant à lui exhumé la "petite histoire du Théétète de Platon" dans un cours de 1935-36 sur la question de la chose (publié en 1962). Et il y poursuit ce que Nietzsche avait commencé : faire jouer science et philosophie l'une contre l'autre. La science est rabattue sur le Gestell, l'arraisonnement du monde dans le dispositif technico-commercial et son hybris sans limite ni frein. La philosophie est "ce qui s'avère sans utilité " dans le monde du nihilisme et de l'arriasonnement, et qui doit donc provoquer le rire : la chute du philosophe est devenue le critère dde ce qu'il se trouve sur la bonne voie. Heidegger dit ceci :

    «C'est pourquoi nous devons définir la question : "qu'est ce qu'une chose ?" comme étant de celles qui provoquent le rire des servantes »

    Alors bien sûr, nous autres, petites taupes, petits êtres souterrains, Hans Castrop au petit pied fourchu, nous ne sommes pas dignes de dénouer le lacet de ces géants de l'Esprit que sont Heidegger et Nietzsche.

    aussi nous pardonnera t'on sans doute de nous réfugier, pour élever une timide protestation (qui n'a rien à voir avec les protestations moralisatrices suite aux révélations de Farias), sous le parapluie de cet autre géant qu'est Husserl : le philosophe (c'est à dire, pour Husserl, le phénoménologue) ne méprise aucunement les servantes, pas plus d'ailleurs que les prostituées, c'est bien la moindre des choses si comme nous le croyons le Christ (et non pas Jésus-christ, ce dieu païen qui n'est autre que Dionysos qui a finalement réussi à monter sur l'Olympe pour s'y installer à la droite de Zeus-Allah)  est l'Idéal du philosophe, le "Summus philosophus" (Spinoza):

    "il ne peut leur dire que ce dont elles devraient dire à leur tour qu'elles l'avaient vu , mais n'avaient pas pu le dire"

    et quelques lignes plus loin, à propos de la phrase de Heidegger :

    "du point de vue phénoménologique du rapport entre monde de la vie et essentialité, ceci devient une phrase d'une arrogance incroyable"

    Certes ! mais nous devons ajouter que nous apprécions l'arrogance, quand elle est véritable (ce qui exclut les petits gnômes de ce qui se donne actuellement pour pensée).

    Husserl est certes ici l'un de nos inspirateurs, mais nous préfèrerons, pour finir, nous référer encore une fois à Brunschvicg, qui évoque aussi la "petite histoire" dans le "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", à propos du lancinant problème de la "chute du platonisme dans la mythologie" qui a pour notre époque des conséquences gravissimes :

    "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)"

    et Brunschvicg, qui n'a jamais peur de regarder le soleil, ou plutôt l'abîme, en face, de préciser un peu plus loin :

    "s'il est décevant d'attendre que la justice procède spontanément de la sagesse, et s'il est pourtant interdit de désespérer du salut de l'humanité, il faudra, bon gré mal gré, consentir à se placer en dehors du centre lumineux de l'intelligence, et se résigner à escompter les moyens de fortune grâce auxquels peut être on verra converger vers l'hégémonie de la sagesse les conditions de la réalité physique et sociale"

    ou, en d'autres termes, ceux du Zarathoustra de Nietzsche : il faut que le philosophe accepte de descendre du sommet lumineux de l'unité, de décliner , par amour de l'humanité !

    admirez le "peut être" ! il prend tout son sens pour nous, pauvres ombres du 21 ème siècle, qui savons ce qu'il en est advenu de tous les "moyens de fortune" : communisme, capitalisme, démocratie, ou théocraties....

    et nous autres, nous qui ne pouvons pas décliner puisque nous ne sommes pas encore montés ?

    Eh bien, si du moins nous ne nous tuons pas, ce qui semble t'il s'avère être vrai (pour aujourd'hui, et donc aussi pour demain si comme je le crois l'orientation spirituelle sincère dure un peu plus longtemps qu'une gueule de bois, ou que "plaisir d'amour") : il nous faut faire l'effort (gigantesque) de travailler en vue de rejoindre le "centre lumineux de l'intelligence" , pour, peut être , plus tard, descendre, décliner, et escompter d'autres moyens de fortune....

    plus simplement encore : il nous faut préférer les leçons de mathématiques aux parties de bridge ou aux leçons de tennis (allusion à ce que raconte Raymond Aron de la terrible mort dans le désespoir de son frère, ancien champion d'avant guerre : "il avait préféré les leçons de tennis à celles de mathématiques")


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  • Continuant avec la journée consacrée à Brunschvicg le 6 février ..... il est inévitable de rencontrer certaines apories dans sa pensée, qui peuvent se lire au niveau "religieux" (qui faisait l'objet des exposés du matin, ceux de Worms, Le Lannou et Simha) comme au niveau "épistémologique" touchant à la philosophie des sciences (exposés de l'après midi).

    La méthode brusnchvicgienne peut se résumer ainsi : analyser les mots pour y rencontrer le niveau (supérieur, car plus profond) des idées, sous la forme d'un conflit, d'une aventure qui est une guerre d'idées.

    On a déjà cité précédemment le conflit qui naît à propos du mot "Dieu", ce qui est d'ailleurs le thème principal de ce blog... ajoutons y cet extrait du chapitre "Dieu" du livre "Héritage de mots, héritage d'idées" :

    "Dieu ne naîtra pas d'une intuition tournée vers l'extérieur comme celle qui nous met en présence d'une chose ou d'une personne. Dieu est précisément ce chez qui l'existence ne sera pas différente de l'essence ; et cette essence ne se manifestera que du dedans grâce à l'effort de réflexion qui découvre dans le progrès indéfini dont est capable notre pensée l'éternité de l'intelligence et l'universalité de l'amour. Nous ne doutons pas que Dieu existe puisque nous nous sentons toujours, selon la parole de Malebranche, du mouvement pour aller plus loin jusqu'à cette sphère lumineuse qui apparaît au sommet de la dialectique platonicienne où, passant par dessus l'imagination de l'être, l'unité de l'Un se suffit et se répond à soi-même. Méditer l'Être nous en éloigne ; méditer l'unité y ramène."

    Or l'acte de "se tourner vers le dedans, en méditant l'Un (théorie des catégories)  plutôt que l'Etre (théorie des ensembles) , par la réflexion, entraîne inévitablement vers la guerre et le déchirement intérieur, si du moins cet effort est poussé assez loin.

    Doit on voir là l'origine "spirituelle réelle" de la notion de jihad, "grande guerre sainte" intérieure par opposition à la petite guerre sainte extérieure selon un Hadith de l'Islam ?

    sans doute, mais en ajoutant tout de suite que le "jihad an-nafs" proposé par l'Islam n'atteint pas au niveau de profondeur requis par la religion philosophique : car elle se borne à la lutte contre les pulsions animales, qui si elle n'est pas dépassée et intégrée dans une "guerre d'idées" plus vaste (à l'aide de l'investigation des sciences transcendantales) aboutit à peu près certainement à  l'inverse de ce qu'elle vise, c'est à dire à une explosion des pulsions de fornication (cf les "exploits" ignobles du prétendu Prophète de l'Islam avec des petites filles) ou de massacre (idem : massacres des juifs de  Médine, etc...). La même analyse peut d'ailleurs être conduite concernant les autres religions et leurs prétendues "morales" à base d'interdits dogmatiques.

    Le moteur de la philosophie pratique de Brunschvicg, comme de celle de Spinoza et de Fichte ("Brunschvicg est notre Fichte national", a dit un intervenant), qui sont les deux penseurs qui lui sont le plus proches, plus même que Descartes, ce moteur est la puissance de la pensée (exposé de Mr Le Lannou). Aussi cette pratique est elle d'allure et de nature entièrement "théorique", spéculative.

    C'est la puissance de la pensée, particulièrement évidente dans la pensée mathématique, qui doit nous libérer du fini, nous "définitiser".

    De manière analogue, Fichte, dans "Initiation à la vie bienheureuse" (Anweisung zum seligen Leben) indique t'il l'organe de la vie bienheureuse, la vie véritable, la vie divine, dans ce que nous possédons tous : la pensée.

    La seule différence est que Brunschvicg accorde beaucoup plus d'importance que Fichte à la mathématique et à la science, mais cela est facilement explicable : Brunschvicg vient après Galois et Cantor et en même temps qu'Einstein et les premiers développements de la physique quantique.

    Seulement , si l'idéalisme (brunschvicgien) doit être ce qu'il doit être, c'est à dire puissance de métamorphose, de transformation intérieure (réalisant véritablement ce que promettent les religions et les divers ésotérismes, mais ce sont là des promesses qu'ils ne tiennent pas) , il faut qu'il passe par un appel à la guerre : dénonciation de l'amour du fini, appel à surmonter et défaire la finitude, ce qui veut dire : à cesser de se complaire dans la finitude.

    Cet appel prend tout son sens aujourd'hui, en nos temps où la philosophie, qui devait être l'instrument de notre libération (de notre indifvidu fictif et fini) et de notre déification (c'est à dire en fait de notre humanisation complète) est devenue "porte parole de l'amour du fini", rompant avec la recherche du "Vrai Bien" spinoziste.

    Lachelier, qui a beaucoup influencé Brunschvicg, avec Lagneau et Boutroux, dit dans son cours du la logique de 1888 : "la conscience de soi enveloppe la conscience du tout".

    encore une fois ce terme "enveloppe", spinoziste et brunschvicgien, analysé dans un article précédent...

    contre quoi est dirigée cette "guerre" ? contre nous mêmes, d'une certaine façon, contre la "captation de la puissance de la pensée par l'amour de soi, l'amour du fini". Il s'agit de se déprendre de soi.

    Mais c'est ici qu'interviennent les apories, la ambiguités, les difficultés à "passer le gué", très finement analysées par Mr Le Lannou dans l'exposé du matin :

    que signifie se totaliser ? s'universaliser ? s'illimiter ? se déprendre entièrement de soi même ? est il possible à un homme "vivant" de "déposer entièrement sa finitude" ? quel devient le "statut" de ce "nouvel homme" ? et qui doit entreprendre cet effort pour se libérer ?

    Or la position de Brunschvicg est très claire, et elle consiste à refuser le "dépassement de l'humain comme tel" dans ce qui ne saurait être pour lui qu'histoires à caractère mythologiques. Il s' oppose ainsi au "second Fichte", de manière peut être trop tranchée d'ailleurs.....

    mais le point commun de sa pensée avec celle de Fichte est  l'insistance sur la notion d'effort, de tâche infinie (correspondance aussi avec Maine de Biran et Husserl).

    L'homme est double, et déchiré. Il doit accepter le fait que l'aspiration de la conscience à l'indétermination n'aboutira jamais complètement : l'homme concret, l'homme vivant, ne saurait rompre avec toutes ses déterminations.

    La déification est un processus infini, interminable donc : la définitisation, c'est la fidélité à l'esprit, l'effort incessant et interminable de se "déprendre de soi comme individu, individu  forcément fini".

    Nous avons cru pouvoir déceler une analogie de ces apories "religieuses" avec celles du niveau "épistémologique", étudiées dans les exposés de l'après midi et notamment dans celui d'Elie Düring sur "réciprocité et relativité".

    Elles naissent d'une tension entre relation et unité chez Brunschvicg : la théorie (einsteinienne) de la relativité restreinte est interprétée philosophiquement par lui sous la forme d'un "plan de coordination rationnelle", mais qu'il refuse de dépasser dans une totalisation, une unification complète de l'Univers , dans un point de vue de Dieu qui serait une totalisation inacceptable par la raison car contradictoire : la théorie mathématique de la relativité ne garantit que la coordination des mesures, mais il est impossible à un sujet (humain, nous n'en connaissons pas d'autres, et ne pouvons parler que de ce qui prend sens pour la conscience) de "sortir de son propre système de coordonnées" pour "surplomber tous les systèmes de coordonnées".

    en fait cela semble possible, mais par un artifice mathématique que Brunschvicg, proche en cela de Berson,  refuse d'ontologiser en une "point de vue de Dieu" : il évite ainsi le glissement de certaines interprétations de l'espace-temps de la Relativité générale comme un "Tout" où le Temps serait en quelque sorte gelé.

    Nous ne pouvons pas "sortir du Temps", comme cela se produit dans les récits de voyages temporels dans les récits de science fiction , ou dans des contes comme "Le club des haschichins" de Théophile Gautier.

    Selon Elie Düring, Brunschvicg reste et nous laisse dans l'entre-deux, en se contredisant à des années de distance : dans les années 1910 il restreint la portée de la réflexion à celle du "plan de coordination rationnelle", dans les années 1927 (dans le Progrès) il adopte une nouvelle posture et semble vouloir dépasser ce niveau restreint ... à creuser !

    En tout cas certains travaux récents à base de théorie des faisceaux ("sheaf theoretical"), ceux d' Elias Zafiris ou d'Anastasios Mallios notamment, dans le domaine de l'application de ce qu'ils appellent "abstract differential geometry"  à la théorie des observables quantiques, semblent très prometteurs pour cette étude de la "coordination rationnelle des perspectives" : car un faisceau n'est rien d'autre qu'une telle coordination , et peut être la nature catégorique de ces instruments mathématiques peut elle aider la compréhension et la réflexion à surmonter les difficultés naissant de la géométrie pseudo-riemannienne et riemannienne "normales" en relativité générale...

    le livre à étudier sur ces outils est celui de Mallios : "Geometry of vector sheaves". Il est en "extraits limités" sur Googlebooks :

    http://books.google.fr/books?id=PuMOOOH5TzkC&pg=PA9&lpg=PA9&dq=abstract+differential+geometry+triad&source=bl&ots=dY5b1vjdUu&sig=IK2wqfBcWv_AEtdFdJ5Vh4lA5WE&hl=fr&ei=QUmRSez-DsmH-gbRhcirCw&sa=X&oi=book_result&resnum=6&ct=result

    quelques travaux de Zafiris et Mallios sur Arxiv :

    http://arxiv.org/find/gr-qc/1/au:+Zafiris_E/0/1/0/all/0/1

    http://arxiv.org/find/gr-qc/1/au:+Mallios_A/0/1/0/all/0/1

    http://arxiv.org/PS_cache/gr-qc/pdf/0405/0405009v2.pdf

    un livre de Mallios sur Googlebooks :

    http://books.google.fr/books?id=_2Vkji2d4tIC&pg=PR16&lpg=PR16&dq=Zafiris+sheaves&source=bl&ots=xNwYsRYEr9&sig=mq8DYL_uk8c4KqkMPi1RZbqSpsI&hl=fr&ei=_k2QSd3pBZiq-gb-pLGPCw&sa=X&oi=book_result&resnum=7&ct=result

     


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  •  

     Ces deux journées sont ouvertes à tout le monde gratuitement (simplement prévoir une pièce d'identité à présenter à l'entrée de l'Ecole normal supérieure 45 rue d'Ulm). La salle Dussane se trouve au rez de chaussée (se renseigner à l'entrée ).

     

    Le "European Network in Contemporary French Philosophy" qui associe
    le Ciepfc de l'Ecole Normale Supérieure (Département de Philosophie),
    l'Université de Warwick (GB), l'Université de Milan (Italie), les
    Universités de Pise (Italie) et Chicago (USA),  organise entre 2008
    et 2010 un Programme international de recherche sur la philosophie du
    XX° siècle en France autour de ses figures majeures associées et
    opposées sur "l'être, la vie, le concept". Après un colloque à
    Londres et un autre à Milan et Pavie, les deux journées
    sont la première étape parisienne de ce parcours. Elles proposent un
    éclairage sur deux figures majeures de la philosophie des sciences en
    France, Brunschvicg et Bachelard. Elles sont ouvertes au public. A ce
    programme s'ajoutera, le 6 Février 2009 à 18h45, une  Table ronde
    autour de "Proust et la philosophie", et d'ouvrages récents publiés à
    ce sujet par les membres du réseau".

    Voici le programme :

    De Brunschvicg à Bachelard
    Ecole Normale Supérieure, Paris, 6-7 Février 2009

    Salle Dussane

     
    Vendredi 6 février : Léon Brunschvicg
     Président de séance: Professeur Claude Debru (E.N.S) sous réserve.
    Matinée: Métaphysique

    9:30 Ouverture

    9:45 Frédéric Worms (Lille III/E.N.S): "La nécessité de Brunschvicg dans la  philosophie du XXème siècle en France"

    10:15 Jean-Michel Le Lannou (Lycée la Bruyère, Paris): ‘la Puissance de l'Idée'

    10:45 Discussion

    11:15 Pause

    11:30 André Simha (Académie de Nice): ‘Raison et Religion'

    12:00 Stéphane Desroys du Roure (Lille III): ‘de la Liberté chez Brunschvicg'

    12:30 Discussion

    13:00 Déjeuner

    Après-midi: Philosophie des sciences

    14:30 Alberto Gualandi (Université de Bologne, Italie) ‘Métaphores de la vérité mathématique. L'instance du jugement des Etapes à la Modalité'.

    15:15 Anastasios Brenner (Université Paul Valéry-Montpellier III). 'Brunschvicg et l'histoire de la philosophie dans ses rapports avec les sciences'
    15:45 Discussion

    16:15  Pause

    16:30 Frédéric Fruteau de Laclos (Paris I) ‘De l'Architectonique en Epistémologie. La philosophie dans les sciences selon Brunschvicg'


    17:00 Elie During (Paris X) ‘Relativité et Réciprocité: un thème métaphysique au coeur de la physique contemporaine'.
    17:30-18:30:Discussion
    <?xml:namespace prefix = o ns = "urn:schemas-microsoft-com:office:office" /><o:p> </o:p>Samedi 7 février : Gaston Bachelard
     Président de séance: Professeur Jean-Jacques Wunenburger (Lyon III)

    Matinée: Métaphysique et Epistémologie

    9:30 Emmanuel de Saint Aubert (CNRS, E.N.S, Archives Husserl de Paris) ‘Force, forme et matière chez Bachelard et Merleau-Ponty'.

    10:10 Questions

    10:30 Teresa Castelão-Lawless (Grand Valley State University, USA) ‘The Evolution of Scientific and Philosophical Concepts in Bachelardian Epistemology'.

    11:10 Questions

    11:30 Pause

    11:45 Howard Caygill (Goldsmiths College, London): 'Between the History of Mysticism and Science: Koyré in the 1930s'

    12:25-13:00 Questions et discussion
    13:00 Déjeuner
    Après-midi: L'imaginaire et la pensée scientifique
    14:30 Jean-Jacques Wunenburger (Lyon III): ‘la question des rapports Rationalité-Imaginaire chez Bachelard'

    15:10 Questions

    15:30 Zbigniew Kotowicz (Goldsmiths College, London): ‘
    Gaston Bachelard : l'Atomisme, le Surréalisme et la Pensée 
    scientifique'


    16:10 Questions et discussion

    16:30 Pause

    16:50-17:30 Table ronde, animée par les Professeurs Frédéric Worms (Lille III/E.N.S), Mauro Carbone (Università degli Studi di Milano), Arnold Davidson (University of Chicago/Università degli Studi di Pisa) et Miguel de Beistegui (Université de Warwick).

    ainsi se trouve vérifié une nouvelle fois l'adage holderlinien : "là où se trouve le plus grand danger, là croît aussi la plante qui sauve"...

    L'oeuvre et la pensée de Brunschvicg, qui étaient tombées aux oubliettes depuis 1945, sont peu à peu, sinon réhabilitées (ce qui serait d'ailleurs un terme bien mal choisi), en tout cas revisitées et réétudiées...ce colloque en est un signe, ainsi que la publication progressive de la majeure partie de l'oeuvre brunschvicgienne sur le site :

    http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/brunschvicg_leon.html

    La "crise" et le désastre actuels ne sont en aucun cas contingents ni ponctuels, mais s'originent dans l'oubli de l'intellectualité  qui forme le fond de l'aventure scientifique au profit de la "soupe de lentilles" de la techno-science, de l'Arraisonnement du monde (le Gestell de Heidegger). Et non dans l'oubli de l'Etre , comme le voudrait Heidegger! l'athéisme , c'est à dire le nihilisme contemporain, avec son activisme et son "bougisme" forcenés ("bouge de là") , provient de la forclusion de la première étape, absolument nécessaire, dans l'itinéraire de l'âme vers Dieu : l'étape de la recherche de la vérité dans les théorèmes de la mathématique et de la physique, qui doit mener à l'intégrité morale de la conscience dans la liberté et l'autonomie intellectuelle absolues, puis à Dieu "en esprit et en vérité", c'est à dire la source , si l'on veut , de cette autonomie absolue, qui se nomme aussi "vie spirituelle", ou "vie religieuse", et qui se signale par l'émancipation totale de toute croyance de groupe ou de tribu, c'est à dire la religion entièrement désocialisée à laquelle invitent Lachelier comme Brunschvicg.

    Vérité de la science et autonomie de la conscience : ce sont les deux jambes de "Dieu", si vous en coupez une il ne tarde pas à tomber dans un fossé, ou dans un puits comme Thalès, et il est alors à craindre qu'apparaisse une servante thrace qui commence à se moquer de Dieu...etc.. etc... spectacle déplaisant !Mort de rire

    et quant au "Dieu" des religions, il semble qu'il soit cul de jatteClin d'oeil puisque les deux "jambes" dont je viens de parler sont coupées : oubli du cadre intellectuel scientifique de l'unité du monde dans la superstition des "au delà" imaginaires, des sphères et des Intelligences planétaires,  ou des arrière-mondes, et perte de l'autonomie de la conscience dans la dictature du groupe appelée "hétéronomie" (l'exemple le plus frappant étant l'Islam où l'apostasie, c'est à dire le fait de se convertir à une autre religion, est punie de mort !)

    Et, au fonds, quand Rabelais disait que "science sans conscience n'est que ruine de l'âme", il ne disait pas autre chose que Brunschvicg plusieurs siècles à l'avance, en affirmant la destination religieuse ultime, et non pas technique, militaire ou économique, de l'entreprise scientifique....cettte ruine de l'âme, que nous voyons en direct au JT tous les soirs, n'est autre que le remplacement du Dieu de l'homo sapiens, ou Dieu purement spirituel  des philosophes et des savants, par le Dieu utilitaire de l'homo faber, mensonge vital et promotion illimitée de l'égoïsme sous couvert des cérémonies et des cultes religieux ou médiatiques...Dieu de la conscience solitaire et humble du savant contre Dieu grossier de la foule imbécile et obsédée de fornication et donc puritaine et imprécatrice...il faut choisir !

    Rabelais, Montaigne, Descartes, Pascal, Malebranche, Brunschvicg : oui, il y a bien une tradition, une exception de l'intelligence française...comment ce noble pays a t'il pu déchoir au rang des chansons populaires, bal musettes, comptoirs de bistrots, émissions de télévision  et finalement du sarkozysme ? il y a là un Mystère, admettons le , même nous rationalistes impénitents, et toute l'intelligence du monde ne le saurait expliquer...car au fond la connerie est inexplicable, elle est là, simplement,  comme la racine que contemple le héros de "La nausée" .

    L'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire c'est, toujours d'après Brunschvicg :l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour  (attention à l'ordre : l'expansion de l'intelligence doit précéder, et mener à, l'absolu désintéressement de l'amour.... si elle est absente, comme dans les bas fonds de l'occultisme, ou bien si elle s'arrête en se "gelant" quelque part dans sa progression infinie , l'intériorité de la réflexion étant remplacée par l'automatisme de l'instinct ou du calcul, alors nous avons l'athéisme, c'est à dire le nihilisme, dont le nom français est Sarkozy).

    l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour : phrase splendide que chacun devrait porter sur soi comme Pascal son "mémorial", ce qui aurait peut être évité à l'humanité de suivre la voie inverse : expansion illimitée (et non pas infinie : la bêtise ne peut pas être infinie) de la bêtise menant à l'absolu égoïsme de ce qui se donne pour l'amour, mais qui est en fait la volonté d'emprise de chacun sur tous et de tous sur chacun !

    Mais revenons au désastre, à la ruine de l'âme.....un désastre, bien plus ancien que la crise qui a éclaté en 2008, qui se situe aussi aux trois niveaux dont parle Brunschvicg lui même dans l'article déjà commenté sur "Spiritualisme et sens commun" : intellectuel-scientifique (l'impasse de la physique mathématique dans la théorie des cordes, clairement expliquée par Lee Smolin dans son récent ouvrage "Rien ne va plus en physique"), moral (l'escroquerie et l'imposture devenues la règle partout, pas seulement chez Madoff, en finance, politique, économie, et même et surtout dans le domaine de la pensée, ou de ce qui en tient lieu actuellementHorreur !), et religieux (le fanatisme et la guerre de religions faisant rage partout, y compris dans les villes de France et d'Europe  où l'antisémitisme islamique se donne libre cours avec une violence terrifiante).

    Seule l'oeuvre de Brunschvicg peut nous tirer de cette impasse parce que seule elle nous donne accès au sens véritable de la seule philosophie qui vaille, celle de Platon, Descartes, Spinoza ou Fichte, et seule elle nous permet de nous orienter dans le labyrinthe de la mathématique et de la physique ( labyrinthe dont le rapide parcours des nouveaux travaux sur le site http://arxiv.org  donne une petite idée)...c'est en tout cas la thèse qui sous-tend l'activité de ce blog.

    mais évidemment ce n'est que mon avis, et comme dit l'autre sur France-Info tous les matins : "vous n'êtes pas obligés de me croire"


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  • Cet article continue le précédent, où je commentais sommairement le si beau dernier chapitre du livre de Brunschvicg : "L'idéalisme contemporain"...voici les quelques lignes de la fin que je recopie :

    "comprendre la civilisation à laquelle il appartient, l'âme qui se fait par elle, l'éclairer à la lumière de la réflexion, en y retrouvant l'unité vivante, le foyer intérieur du progrès, l'esprit, telle est l'oeuvre du philosophe.

    Cette conception place la philosophie au coeur de la morale comme au coeur de la science, au centre de l'humanité....nous croyons avoir montré que la tradition autorise à lui donner le nom d'idéalisme; mais nous voudrions aller plus loin, et dire que c'est dans cette conception même que l'idéalisme conquiert sa propre vérité.

    Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l'idéal en l'opposant à la réalité;l'idéal, c'est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l'inaccessible.

    Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l'absurdité de la croyance, ou qui s'associe joyeusement sur terre à l'oeuvre d'iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel..

    mais si l'idéal est la vérité, il est la vie même de l'esprit. L'idéal, c'est d'être géomètre, et de fournir d'une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d' erreur; l'idéal c'est d'être juste, et de conformer son action à la pureté de l'amour rationnel qui enlève tout soupçon d'égoïsme et de partialité.

    Le géomètre et le juste n'ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu'ils ont compris ou qu'ils ont agi, et ils vivent leur idéal.

    Le philosophe n'est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l'esprit de l'homme à la possession et à la conquête de l'idéal, en lui faisant voir que l'idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal.

    La création n'est pas derrière nous, elle est devant nous; car l'idée est le principe de l'activité spirituelle...

    C'est donc à une alternative que nous conduit l'étude de l'idéalisme contemporain

    Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l'être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l'imagination ou dans le mystère de l'au delà

    ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu'elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l'humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure  qu'il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s'abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu'elle les lui donne"

    Portons notre attention et notre réflexion méditante sur ce passage :

    "Le philosophe n'est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi"

    La tâche, ou la "mission", du philosophe, ou plutôt de la philosophie, s'avère ainsi, dans un premier temps tout au moins, de nature négative. Il s'agit de dissiper des préjugés, des superstitions, et cette conception semble bien proche en apparence de celles de l'Aufklärung du 18 ème siècle.

    mais cette similitude apparente est erronée; car il ne s'agit pas de détruire, ni de "surmonter" selon un mouvement d'Aufhebung hégélien, il s'agit de remplacer une révélation imaginaire, celle d'un au delà ou d'une transcendance, d'une eschatologie, par une "révélation" immanente, qui est la même, ou en tout cas élargit, celle que Roland Omnès a appelée dans son dernier ouvrage : "la révélation des lois de la Nature".

    L'activité spirituelle immanente  présente en toute recherche scientifique ou en tout effort éthique remplace la transcendance et ses dogmes imaginaires venus d'un "en Haut" ou d'un "monde intelligible" supposés.

    Ceci est bien proche de l'idéalisme de Fichte, que Brunschvicg commente ainsi dans le "Progrès de la conscience":

    "Le Moi de Fichte est entièrement spirituel. Par suite le passage du moi conditionné au moi absolu ne requerra rien que le progrès d'une conscience perpétuellement en acte, suivant l'essor de liberté qui est inhérent au dynamisme de la raison pure.... le principe qui régit la vie de l'esprit, qui fait qu'il y a une vie de l'esprit, c'est que l'on ne saurait envisager de terme dernier auquel s'arrêterait le progrès de la conscience"

    La catastrophe du "réalisme", sous toutes ses formes (matérialismes, dogmatismes religieux, etc..) se trouve conjurée par l'idéalisme envisagé sous sa forme véritable, où le savoir supplante le croire dans la mesure où la conscience morale prédomine sur  la conscience intellectuelle (ce qui n'est pas contradictorie avec ce que nous avons affirmé ailleurs , soit le fait que la recherche intellectuelle du vrai conditionne l'accès à la moralité réelle):

    "Le danger du réalisme se trouvera donc conjuré du moment que la conscience sensible, que la conscience intellectuelle même considérée dans sa fonction théorique, ne sont que des abstractions de la conscience morale, comme le danger de voir la pureté de la critique s'infléchir dans le sens dialectique, l'immanence du Wissen (savoir) se subordonner à la transcendance du Glauben (croire, foi)"

    Les développements de Monod sur l'éthique de la connaissance , à la fin du "Hasard et la nécessité", se trouvent préfigurés chez Fichte expliqué par Brunschvicg :

    "C'est seulement en tant que je suis un être moral que la certitude est pour moi possible : le criterium de toute vérité théorique n'est pas lui même un criterium théorique, c'est un criterium pratique : un criterium interne, non un criterium externe, objectif, car précisément là où il est considéré comme moral, le moi doit être entièrement autonome et indépendant de tout ce qui se trouve en dehors de lui"

    Le Dieu vérace de Descartes, garant des vérités et de la certitude, se trouve donc confirmé et complété, à condition qu'il soit déchristianisé et remplacé par le Dieu des philosophes et des savants, que Descartes et même Fichte , encore trop chrétiens, n'ont pu envisager dans sa nature intellectuelle véritable : c'est à dire comme activité spirituelle, et donc morale, pure. Et du même coup se trouve réfutée toute conception de la Mathesis universalis qui la restreindrait à une mathématique universelle sous forme axiomatique , car le criterium "de fond" n'est pas objectif, il n'est pas sur le même plan que les axiomes des théories qui forment les objets de la catégorie constituant la "mathématique universelle" ; il est moral, intérieur....ce criterium, ce n'est rien moins que le "faire exister" (et non existence) la norme de vérité et de morale qui peut être appelé "Dieu des philosophes et des savants".

    Il est donc bien vrai que comme disait Descartes aucun athée ne peut accéder à une vérité certaine, fondée. La philosophie véritable, celle de Descartes, Spinoza, Brunschvicg, ou Einstein, ne peut être un athéisme. Toute philosophie se prétendant athée ne peut être LA philosophie, la Mathesis universalis, la Wissenschaftslehre (doctrine de la science, science de la science et de l'Absolu).

    Le grand retournement : les athées , ce sont en fait les croyants ! ou : comment Saint Brunschvicg m'a appris à ne plus m'en faire et à aimer Dieu, le Dieu des philosophes et des savants !

    Mais nous avions commencé l'article précédent par le lien vers l'article de Brunschvicg, qui constitue le début de "L'idéalisme contemporain", et qui s'intitule "Spiritualisme et sens commun", lien que je redonne ici :

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110519 (aller page 531 à 545)

    Comme on va le voir, cet article extraordinaire (qui est sans nul doute l'un des sommets de l'oeuvre brunschvicgienne, et donc de toute la philosophie universelle) explique , sous une forme bien plus claire et complète, la "réfutation" de l'athéisme qui vient d'être proposée (sous une forme bien insatisfaisante certes, ce qui est dû à l'insuffisance de votre serviteur). Tout ce qui est à comprendre est déjà écrit en toute lettres plus haut :

    "il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi"

    et , sous une forme encore plus "forte" (page 544 de "Spiritualisme et sens commun"):

    "en définitive, les trois propositions génératrices du scepticisme, de l'immoralisme, de l'athéisme, sont : le vrai est, le bien est, Dieu est"

    Tout ce qu'il y a à savoir pour s'orienter dans l'existence tient en cette simple phrase : comprenez la et vous pourrez marcher tranquille de par la vie, sans plus craindre rien ni personne !

    Il y a là, semble t'il, un phénomène analogue à la "cricumnavigation autour des religions terrestres" dont parle Brunschvicg dans "Vraie et fausse conversion" (citation dans l'article sur "Le dieu des guerres de religion et le dieu des philosophes), mais c'est une impression fausse : ici nous ne sommes plus dans la circumnavigation (où les fidèles de l'hémisphère nord deviennent les infidèles de l'hémisphère sud), mais dans un processus d'orientation absolue.

    La philosophie, c'est l'orientation, opposée à la désorientation (actuelle, du matérialisme démocratique )!

    Comment définit on les athées et les croyants, généralement, dans les discussions pseudo-philosophiques restant engluées au niveau du sens commun ?

    Les croyants sont ceux qui "croient" que "Dieu est, Dieu existe". Les athées sont ceux qui croient le contraire. Et les agnostiques sont ceux qui disent que l'on ne peut pas trancher.

    Eh bien pas du tout , nous dit (et surtout nous démontre) Brunschvicg !

    ceux qui affirment que "Dieu est" , qui se pensent "croyants" sont les athées véritables !

    Scandaleux n'est ce pas ?

    oui, scandaleux, mais seulement pour le prétendu sens commun, poursuit Brunschvicg (page 544):

    "autant cette conclusion est paradoxale pour le prétendu sens commun, qui est l'esclave du langage et qui assimile les réalités spirituelles aux réalités matérielles, autant elel est droite et simple pour le vrai sens commun qui se refuse à séparer de l'activité spirituelle la vie intellectuelle, la vie morale, la vie religieuse.

    Pour le vrai sens commun, le spiritualisme positif et efficace, ce n'est pas celui qui poursuit l'insaisissable chimère de l'absolu, de l'extra-humain, et qui délaisse pour cette vaine recherche toutes les ressources de notre nature, c'est celui qui confond sa cause avec le développement de la civilisation de l'humanité, qui vise à définir, telles qu'elles nous sont faites dans la science et dans la pratique, les conditions de la vérification, de la moralisation, de la déification"

    ce qui rejoint ces lignes du "Progrès de la conscience" à propos de Fichte :

    "L'idéalisme pratique de Fichte, c'est donc l'humanisme, tel qu'il s'est développé de Montaigne à Rousseau, mais un humanisme qui réussit à guérir l'individu de la solitude, qui lui montre dans la conscience de l'Ichheit überhaupt la tâche à réaliser par le moi, et qui n'est rien d'autre que la communauté sur Terre des êtres raisonnables, l'unité vivante de l'esprit"

    et, ajouterai je, l'humanisme véritable, ce n'est donc pas l'existentialisme de Sartre ("l'existentialisme est un humanisme", tu parles !), encore moins l'imposture actuelle des "droits de l'homme", qui permettent aux puissants de l'heure de voler et tuer tranquillement les peuples asservis.

    Fichte, encore un tant soit peu chrétien, envisageait d'autres stades (indicibles)  "après" cette "unité vivante de l'esprit". Mais nous n'avons pas à nous préoccuper de cela, Fichte revu par Brunschvicg nous suffit, et il est plus fidèle à Fichte que Fichte lui même ! (même chose d'ailleurs pour Descartes, qui doit être déchristianisé pour devenir enfin...Descartes! )

    Mais, me demanderez vous, où est la preuve de ces allégations scandaleuses selon lesquelles les croyants (juifs, musulmans, chrétiens, hindouistes, etc..) seraient en fait les athées véritables ?

    La preuve, ce n'est certes pas de prendre en considération les crimes et monstruosités innombrables qu'ont autorisé, voire causé, les trois religions du Livre, avec aussi l'hindouisme... crimes dont le dernier exemple est Gaza !

    non, ce ne saurait être une preuve réelle, c'est à dire philosophique, encore que ce soit un indice bien révélateur , et gênant pour les "croyants", tellement gênant qu'il n'ont de cesse de prétendre que les religions sont innocentes de ces crimes, alors que l'évidence dit le contraire...

    la preuve elle est dans les dernières pages de l'article de Brunschvicg ! comment me permettrais je, avec mes pauvres mots, de tenter de paraphraser ce qui est indépassable ?

    commencez avec le denier paragraphe de la page 541, lisez et relisez, autant de fois qu'il le faudra....vous verrez ! la Révélation se fera, celle du Dieu des philosophes et des savants ! il est impossible qu'il en soit autrement !

    faisons quelques pas ensemble, si vous le voulez bien...page 541 donc :

    "ainsi l'effort que nous proposons au sens commun ne consiste pas dans la substitution d'une doctrine spéculative à une autre : il a pour objet de faire tomber la barrière de préjugés qui dérobait l'esprit à lui même, de le faire revenir à soi"

    mais cette barrière ne tombe pas facilement, encore moins facilement que le mur de Berlin, ou que celui du Proche Orient ! car il y faut, comme le disait Fichte, une sorte d'opération chirurgicale qui "ouvre" l'oeil de l'esprit, qui rende "voyant" les aveugles que nous sommes donc (et pas "voyants" au sens des bas fonds de l'occultisme , théosophie et autres charlataneries). Seulement, la difficulté, c'est que cette opération, aucun chirurgien ne la fera pour nous : le chirurgien, c'est nous mêmes !

    ou, en d'autres termes : il dépend seulement de nous, c'est à dire de toi, de moi, et de notre bonne volonté, de "faire être" Dieu !

    "tous les individus sont compris dans la grande unité de l'esprit pur" (Fichte).

    Le taoïsme, le Zen, ne disent pas autre chose : mais ils ne mènent pas à la réalisation; seule la philosophie véritable y mène !

    l'effort, le travail proposé par Brunschvicg au "faux sens commun" pour qu'il "revienne à soi" et devienne le vrai sens commun, a pour première conséquence, s'il est correctement effectué, de ramener les trois problèmes qui intéressent la vie spirituelle à leurs termes véritables, et donc de permettre leur résolution (car on sait qu'un problème mal posé est insoluble) : problème de la vérité (intellectuel), problème de la moralité, et enfin problème religieux.

    C'est évidemment le problème religieux qui prédomine : celui qui s'arrête au problème intellectuel commet le péché d'intellectualisme; mais s'il arrive à passer du premier au second, à concevoir que la recherche du vrai (dans la science) doit déboucher sur la moralité véritable, alors il arrivera au bout de la voie, au Dieu des philosophes, c'est à dire qu'il comprendra que la voie n'a pas de fin, et qu'elle ne saurait déboucher dans aucun au delà transcendant de pacotille...

    ou encore, comme dit le Maitre Zen au disciple encore plein de préjugés qui lui demande : "Maître,mais pourquoi ai je à me laver, à m'habiller, à me nourrir, à dormir, chaque jour, et à recommencer le lendemain ?"

    "quand j'ai faim je mange, quand l'ai soif je bois, quand le suis fatigué je dors"

    Seulement attention ! là où les spiritualités orientales sont des impostures extrêmement dangereuses, c'est qu'elles méprisent l'intellectualité (ou du moins prétendent disposer d'une intllectualité véritable, située au delà de l'intellect analytique des sciences "occidentales, voir là dessus les balivernes de René Guénon alias "Abd el Wahid Yahia" qui ne cesse de vitupérer contre la rationalité occidentale à laquelle il oppose l'Intellect encore présent chez Thomas d'Aquin !

    Or, nous dit la philosophie, par la voix de Brunschvicg, il faut commencer par le commencement, c'est à dire par le problème de la vérité !

    toute recherche qui croirait pouvoir négliger l'étude de  la science et de la mathématique universelle, pour  commencer directement par le bien, l'éthique du silence, ou par "Dieu" (par dépassement du "mental" et de l'intellect  au cours d'exercices de méditations) est une imposture, une impasse , qui ne mène pas à Dieu mais au néant !

    ce qui se dit aussi , en termes politiquement incorrects et condamnables, et je m'en excuse :

    L'Occident (de la science moderne, et de l'intellectualité analytique) est supérieur à l'Orient !

     les spiritualités orientales mènent à la désorientation, LA spiritualité occidentale véritable (la "vraie" philosophie) est aussi  l'orientation véritable !

    Que ceux qui ont des oreilles entendent !

    mais cette "Occident" véritable n'a rien à voir avec ce qu'on appelle actuellement "occident", qui vole et met en esclavage les autres peuples, et condamne d'ailleurs les peuples occidentaux au malheur et à l'anéantissement.

    Le problème intellectuel est mal posé par le faux sens commun : "le vrai est ou n'est pas". (page 542) Ce qui mène au dogmatisme et au scepticisme. "Le remède à cette maladie, c'est de chercher la source permanente de la vérité dans ce qui est proprement autonome et créateur, dans l'activité de l'esprit" (Spinoza n'a pas dit autre chose). Mais bien évidemment, ceux qui cherchent cette source dans les Livres sacrés (Bible, Coran, Vedas) recoivent leur salaire : larmes, grincements de dents, haines et guerres.

    Le vrai sens commun résout ensuite le problème moral en renonçant à l'idole du "Bien en soi", "entité abstraite interposée entre l'agent et l'acte"... "il ne met pas la valeur morale dans un acte matériel , mais là où seulement elle peut être, dans la vie spirituelle". autrement dit : dépassement du ritualisme et du pharisaïsme.

    Et enfin... enfin... la Terre promise! non pas celle où Moïse n'est pas entré tout en la voyant avant de mourir, mais l'intelligence du problème religieux, venant après celle du problème intellectuel (qui réclame l'étude de la science) et du problème moral (qui réclame la mise en pratique de la philosophie).

    l'athéisme apparaît comme le terme inévitable de l'alternative qui fait de Dieu un objet, "qui est ou qui n'est pas" !

    L'affirmation que Dieu est, voilà l'athéisme ! car :

    "ou l'existence, telle qu'elle est attribuée à Dieu, ne ressemble en rien à aucun genre d'existence connu, et alors l'affirmation échappe à toute justification et détermination" (ou, en d'autres termes: on parle pour ne rien dire ) "ou l'existence est conçue d'après celle des individus vivants, et alors, par la façon même dont il est affirmé, Dieu est nié"

    Lumineux ! dire que "Dieu est", voilà l'athéisme (et aussi donc le scepticisme et l'immoralisme) !

    et l'on comprend les crimes entrainés par les religions !

    "tantum religio potuit suadere  malorum" (Lucrèce) ("tant la religion a pu causer de crimes")

    La seule chose que nous devons retenir de l'Evangile, c'est la prescription d' adorer Dieu en esprit et en vérité.

    Or seul le Dieu qui est l'esprit, qui est la Raison, le Dieu des philosophes et des savants, peut être adoré en esprit et en vérité. Pas le Dieu , l'Idole d'Abraham !

    et "adorer" (amor Dei intellectualis) le Dieu qui est esprit, cela veut simplement dire : concevoir l'esprit comme activité "éternelle", ou encore : ne pas cesser l'activité spirituelle pour retomber dans l'automatisme mental des "opinions" et des "sentiments", ou dans les divers "conformismes" tribaux, nationaux, "ethniques", sociologiques ou religieux.

    Philosophie ou sociologie : il faut choisir !

    Brunschvicg (page 544):

    "L'esprit se refuse au Dieu du mystère comme au Dieu des armées"

    tout est dit....allez porter cette "bonne nouvelle" (Evangile) aux combattants , juifs ou musulmans, de Gaza.

    et encore ceci (pour nous accompagner dans la vallée du désespoir actuel), cette vision prodigieuse de la véritable Terre Promise, promise à tout homme :

    "à mesure qu'il s'approche de cet idéal de perfection, il participe davantage au Dieu intérieur; la vie religieuse consiste dans l'ascension perpétuelle de l'esprit, dans la déification"


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  • Ce qui repose derrière la notion de "Dieu des philosophes et des savants", c'est à dire, si l'on doit dépasser le domaine des notions et des concepts, l'activité spirituelle qui s'égale à la pensée de Dieu, est généralement si dur à comprendre (y compris pour moi même qui n'ai créé ce blog que pour améliorer ma compréhension) que l'on vous fait le plus souvent l'objection, quand vous en parlez  :

    "et pourquoi ne dites vous pas franchement que vous êtes un athée ? qu'est ce qui vous fait peur dans ce mot ?"

    à la suite de quoi votre interlocuteur vous assène ses titres de "tolérance", de diversité  et de démocratie:

    "vous savez, j'admets parfaitement que l'on soit athée, je suis tolérant moi, je respecte les différences, nous sommes dans un monde multiculturel voyons...d'ailleurs ma religion est un message de paix et de tolérance etc..etc..."

    C'est d'ailleurs exactement le diagnostic qui a été fait le plus souvent à propos de la pensée religieuse de Brunschvicg :

     «il parle sans arrêt de vie spirituelle et religieuse, de Dieu, du Dieu des philosophes et des savants qu'il oppose point par point au Dieu d'Abraham, mais en fait il s'agit d'un athéisme virulent et radical qui ne dit pas son nom, qui s'avance masqué pour mieux désarçonner l'adversaire, un athéisme qui prend la forme du scientisme d'ailleurs, son prétendu "Dieu" n'est en fait que la raison mathématicienne, il s'agit donc d'une idolâtrie de la science»

    De même, Spinoza était considéré comme le type même de l'athée vertueux, ce qui menait au (faux) problème de savoir comment un homme peut être vertueux et ne pas croire en Dieu.

    Problème vain, puisque Spinoza n'était pas athée; mais problème insoluble aussi, puisqu'il faut plutôt se demander comment on peut croire en Dieu (le Dieu de la foi, l'agité du Sinaï) et être réellement vertueux, c'est à dire bien agir pour le seul amour du Bien, et non pas pour obéir à Dieu, dans la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'une récompense....

    et pourtant, de nos jours encore, un philosophe aussi profond que Robert Misrahi estime que le spinozisme est un athéisme.

    Et Alain Badiou affirme que Dieu est mort, et que le "Dieu des rationalistes" n'était d'ailleurs qu'une machine de guerre dirigée contre le Dieu vivant des religions.

    Je pourrais ici reprendre les arguments que j'ai avancés dans le passé à propos de la philosophie comme science de l'Absolu ou Mathesis universalis, ou "science de la science" (Wissenschaftslehre de Fichte), mais je m'aperçois que nous avons à notre disposition, sur le site Gallica de la bibliothèque nationale, un prodigieux article de Brunschvicg intitulé : "Spiritualisme et sens commun", dont j'ai déjà donné le lien et la référence dans la Revue de métaphysique et de morale  (1897 A5)à la fin de l'article précédent :

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110519   (aller page 531 à 545)

    Il est impossible de surévaluer l'importance de cet admirable  article de quelques pages, en apparence assez simple et sommaire; il a été repris, avec quelques autres tirés eux aussi de la Revue de métaphysique et de morale, au début du 20 ème siècle dans l'ouvrage : "L'idéalisme contemporain".

    Seul le dernier chapitre de cet ouvrage, qui donne son titre au livre, n'est pas tiré de la Revue, mais consiste en la communication de Brunschvicg au congrès philosophique de 1900, et permet de se faire une idée précise du "but" de toute la carrière philosophique (et religieuse, puisque la philosophie est selon nous de nature religieuse, contrairement aux prétendues "religions", qui ne sont que des idolâtries) de Brunschvicg, à savoir : définir le véritable idéalisme comme doctrine de l'esprit vivant, en se débarrassant des vains "fantômes" de l'idéalisme métaphysique sous ses diverses formes, "fantômes" dépassant les limites de la conscience et de l'expérience humaines et donc de la vérification, qui seule mène à la vérité.

    Voici quelques lignes limpides et merveilleuses de clarté et de sobriété tirées de ce dernier chapitre de l'idéalisme contemporain; je suis persuadé que si les hommes de bonne volonté et sincères qui se sont engagé&s dans l'idéologie du "matérialisme" (dialectique ou non) qui a mené aux catastrophes que l'on sait avaient lu et compris ces lignes, bien des maux et crimes eussent pu être évités, et nous n'en serions pas, soit dit en passant, dans l'affreuse situation où nous sommes plongés en cette "crise mondiale" du début 2009, qui nous menace d'un anéantissement total à plus ou moins brève échéance... mais revenons à nos chères "idées"...

    "comprendre la civilisation à laquelle il appartient, l'âme qui se fait par elle, l'éclairer à la lumière de la réflexion, en y retrouvant l'unité vivante, le foyer intérieur du progrès, l'esprit, telle est l'oeuvre du philosophe.

    Cette conception place la philosophie au coeur de la morale comme au coeur de la science, au centre de l'humanité....nous croyons avoir montré que la tradition autorise à lui donner le nom d'idéalisme; mais nous voudrions aller plus loin, et dire que c'est dans cette conception même que l'idéalisme conquiert sa propre vérité.

    Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l'idéal en l'opposant à la réalité;l'idéal, c'est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l'inaccessible.

    Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l'absurdité de la croyance, ou qui s'associe joyeusement sur terre à l'oeuvre d'iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel".

    Comment ne pas penser ici aux évènements de ces dernières semaines ? à ces "croyants" sincères (musulmans, chrétiens ou juifs) qui appellent à la guerre pour , croient ils, mettre fin au crime (de ceux d'en face) en oubliant leurs propres crimes....éternelle symbolique de la paille et de la poutre !

    quant à l'absurdité de la croyance, de toute croyance religieuse et donc invérifiable, je ne connais aucune explication meilleure que celle qu'en donne Marie Anne cochet dans son livre sur la conversion spirituelle chez Brunschvicg : soit la croyance est vérifée de manière rationnelle, par l'enquête scientifique, et alors elle cesse d'être croyance, soit (comme c'est le cas des croyances religieuses) elle ne peut l'être et elle mène alors au "grand n'importe quoi" du fanatisme et de l'idolâtrie.

    Mais il est une étape au delà vers le "pire" : c'est celle qui consiste à "imaginer", ou "feindre", de vérifier la croyance, mais par d'autres moyens que la pure et simple raison, commune à tous, et qui est à l'oeuvre dans la recherche scientifique. Des moyens plus "occultes"....et nous arrivons alors à toutes les variantes, ou plutôt les "bas-fonds", comme le dit Brunschvicg, de la théosophie, de l'anthroposophie (Blavatsky, Steiner) ou de l'occultisme .... y compris le "christianisme" dit "ésotérique" de Gurdjeff-Ouspensky, ou la "gnose" de Boris Mouravieff.

    Et les succès efffrayants enregistrés depuis les années 60 (en fait depuis plus longtemps, depuis le 19 ème siècle, comme en témoignent les racines occultistes du nazisme à Vienne) montrent à l'évidence que l'idéalisme , tel que rectifié par Brunschvicg, n'a pas joué son rôle de rempart contre l'invasion des ténèbres occultes et irrationnelles. Et pour cause : Brunschvicg n'a pas vraiment été compris....car comme on dit : "le simple est le plus difficile".

    Mais continuons à boire à la fontaine de vie et à manger la manne céleste qui nous est généreusement distribuée en ce dernier chapitre de l'Idéalisme contemporain:

    "mais si l'idéal est la vérité, il est la vie même de l'esprit. L'idéal, c'est d'être géomètre, et de fournir d'une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d' erreur; l'idéal c'est d'être juste, et de conformer son action à la pureté de l'amour rationnel qui enlève tout soupçon d'égoïsme et de partialité.

    Le géomètre et le juste n'ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu'ils ont compris ou qu'ils ont agi, et ils vivent leur idéal.

    Le philosophe n'est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l'esprit de l'homme à la possession et à la conquête de l'idéal, en lui faisant voir que l'idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal.

    La création n'est pas derrière nous, elle est devant nous; car l'idée est le principe de l'activité spirituelle..."

    Il est d'autant plus important de prendre connaisance de ce petit livre, "L'idéalisme contemporain", qu'il semble qu'il ne soit pas prévu de l'inclure sur le site des "Classiques" où l'oeuvre de Brunschvicg sera progressivement mise en ligne.

    Qui peut prétendre, parmi ceux qui se prétendent philosophes, être à la hauteur de la "mission" définie ici par Brunschvicg (et dont il s'est acquitté lui même avec rigueur et conscience) ? L'expression (choquante à nos oreilles contemporaines) d'"amour rationnel" mérite de se voir accorder une attention spéciale. Car l'amour tel qu'il est habituellement défini ou pensé, l'amour entre deux êtres, où la sexualité entre en jeu de manière primordiale, ou bien l'amour dit "spirituel" ou "platonique" (sans aucun rapport avec Platon d'ailleurs), est plutôt de l'ordre de l'idolâtrie que de la spiritualité véritable.

    Encore quelques lignes formant la fin du livre :

    "C'est donc à une alternative que nous conduit l'étude de l'idéalisme contemporain"

    (une alternative analogue à celle du Deutéronome, soit dit en passant, où Israel se voit placé devant l'alternative de deux voies, celle de la vie et de la mort.... mais bien entendu dans une optique totalement différente)

    "Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l'être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l'imagination ou dans le mystère de l'au delà"

    cette voie est la voie de la mort, c'est celle qui a été suivie par l'ensemble de l'intellectualité occidentale contemporaine, y compris scientifique d'ailleurs, sous le nom de "matérialisme", ou bien, à un niveau moins théorique, par l'ensemble de l'humanité dite "croyante", visant un quelconque "au delà" de ce monde, qui est pourtant "le Seul". Et je ne pense pas que les différents courants se proclamant "ésotériques" ( visant à étudier l'aspect dit "intérieur" des courants religieux) permettent de dépasser ces impasses. Ne nous étonnons donc pas de la situation atroce où nous nous voyons enlisés, semblable à celle dont parlait Husserl en 1937, et qu'il expliquait par la "crise des sciences européennes". Ce qu'exige l'époque, ce ne sont pas des jérémiades, ce sont des actes ; et c'est justement à l'action, c'est à dire à l'activité spirituelle véritable, c'est à dire à l'idéalisme tel qu'il l'explicite ici, que nous convie Brunschvicg :

    "ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu'elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l'humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure  qu'il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s'abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu'elle les lui donne"

    ce qui est affirmé ici, c'est la possibilité d'une pensée vivante, et non morte comme celle qui a prévalu jusqu'ici, ou encore la philosophie comme connaissance intégrale (comme science des idées). On peut lire aussi ces lignes comme une réélaboration du platonisme : les Idées sont devenues les idées, c'est à dire qu'elles sont redescendues du ciel en terre, ou du "mundus archetypus" en la conscience humaine immanente, existant réellement ici et maintenant en une âme et un corps.

    Rudolf Steiner, le créateur de l'anthroposophie, visait lui aussi à permettre l'accès à une pensée vivante, par opposition à une pensée morte, abstraite, aussi parlait il d'une science spirituelle, l'anthroposophie, dépassant sans les renier les sciences "matérialistes".

    Mais c'est Brunschvicg qui y donne réellement accès, grâce à la rigueur de sa pensée; il y a beaucoup de belles choses chez Steiner, en tout cas le premier Steiner, celui d'avant 1900, notamment sa "Philosophie de la liberté" qui contient de nombreuses similitudes avec la "connaissance intégrale" de Brunschvicg. Mais ensuite Steiner retombe au niveau dégradé de la pensée occulte et magique héritée de la théosophie (orientale chez Blavatsky, occidentale chez Schelling). Brunschvicg est (miraculeusement !!) préservé d'une pareille malencontreuse évolution parce qu'il refuse de se placer "en surplomb" de la science, de la science réelle, la physique mathématique...sans bien sûr confondre philosophie et science.

    La dernière phrase du livre :

    "Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s'abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu'elle les lui donne"

    résonne comme un tragique et bouleversant appel aux hommes de l'aveir, c'est à dire à nous et à nos hypothétiques descendants.

    Tragique parce que nous savons que la philosophie n'a pas été fidèle à sa mission, telle que définie par Brunschvicg, qu'elle n'a pas donné au monde "de telles âmes", ou alors si peu, tellement peu que leur voix (celle de Brunschvicg notamment) a été complètement étouffée par le tam tam médiatique et les vociférations du cortège dionysiaque qui suivait le Grand Sorcier Psychothaumaturge : Lacan.

    Mais l'appel est là qui vibre, et que nous pouvons toujours entendre : la réflexion philosophique, qui est la seule véritable spiritualité, s'exerce dans un éternel et inépuisable aujourd'hui.

    Il dépend donc toujours de nous, et uniquement de nous, qu'elle donne au monde à venir de telles âmes. Uniquement de nous parce que nous refusons de nous décharger de notre responsabilité, et surtout pour tout dire de notre irresponsabilité, sur un Dieu que nous pourrions rencontrer "en face à face", qui se soucierait de nous en tant qu'individus.

    Le Dieu des philosophes et des savants, que nous entendons opposer ici au Dieu d'Abraham, est envers nous comme "esprit à esprit". Ceci veut dire qu'il dépend de nous qu'il soit ! chaque fois que nous nous établissons fermement dans l'éternel présent de la réflexion, il est.

    C'est en ce sens aussi qu'il convient de faire la différence entre la conversion véritable, qui est conversion à l'activité spirituelle pure, qui n'est donc jamais "gagnée une fois pour toutes", mais qui doit se conquérir à tout instant par la lutte contre l'entropie de la paresse et du laisser aller, et la fausse conversion religieuse, qui prend place à un moment donné du temps de vie, à l'occasion d'une cérémonie rituelle, après une période plus ou moins longue et difficile de préparation et d'ascèse :longue pour la conversion au judaîsme ou au christianisme, très courte pour l'Islam. Ce qui explique les statistiques sur les conversions.....

     


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