Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale ?
... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....
ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.
Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.
Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»
«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.
Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire.»
Léon Brunschvicg
"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET
Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans
L'humanité de ce début du 21 ème siècle se trouve, pour la première fois de son histoire, face à l'Abîme, dans une situation de sursis qui se prolongera sans doute indéfiniment : depuis le 6 août 1945, nous sommes passés à deux doigts de la destruction totale, et ce plus d'une dizaine de fois .
Cet état de fait peut sembler terrible et écrasant, invitant à la fuite en avant et à l'autodestruction finale, d'une façon analogue à l'alcoolique qui a tellement peur de la rechute qu'il boit un verre pour ne plus avoir peur d'en boire un, justement, et consommer le désastre dans une jouissance rageuse et mortelle.
Mais il est aussi susceptible d'une autre interprétation : l'homme (c'est à dire nous tous, hommes et femmes, qui vivons ou vivrons sur cette planète après 1945) a conquis grâce à la science moderne née au 17 ème siècle européen des pouvoirs immenses sur la Nature, bien supérieurs à ceux de l'antique magie, propre aux sociétés primitives d'avant la science, des pouvoirs qui dans les anciennes mythologies auraient été réservés aux "dieux".
S'il ne veut pas périr , il lui faut être à la hauteur de ses pouvoirs et des responsabilités qui en dérivent.
Il lui faut donc se faire "Dieu", se déifier.
Mais qu'est ce que cela veut dire : se déifier ?
Dieu est Esprit, Raison, Logos : telle est l'unique leçon que nous retenons de l'Evangile.
Se déifier, cela signifie donc : élever sa pensée propre à la hauteur de la Pensée Infinie qui est Dieu.
Un tel acte de pensée , nous le nommons, en empruntant avec quelques raisons pensons nous ce terme à Descartes : Mathesis universalis.
L'homme se déifiant dans un processus infini d'acheminement de l'âme vers la Raison pure, n'est donc pas un "autre" que Dieu : nous sommes Dieu envisagé (s'envisageant) dans le temps.
Oui, nous sommes Dieu, mais nous sommes aussi le cobaye universel : cela nous donne en plus quelques droits...
Le Temps est la Mathesis universalis existant empiriquement.
Celle-ci ne doit pas être confondue avec la mathématique , ou la science , qui en est le résultat : elle est l'activité pure de pensée qui en est la condition de possibilité.
Et nous pensons ici que puisque la théorie des nombres (l'arithmétique) est la reine des disciplines mathématiques, et que la mathématique est la reine des sciences, alors c'est là, au coeur même de l'activité intellectuelle-spirituelle qui constitue le monde dans sa réalité ultime, que la Mathesis universalis comme acheminement vers l'Esprit doit être cherchée avant tout .
Les Nombres ne sont autres que les Idées de Platon.
Voici quelques blogs que j'ai créés , et où cette activité de pensée est développée à un rythme plus ou moins régulier:
http://mathesisuniversalis.multiply.com
http://mathesisuniversalis.blogg.org
http://principiatoposophica.blogg.org
Ce qui repose derrière la notion de "Dieu des philosophes et des savants", c'est à dire, si l'on doit dépasser le domaine des notions et des concepts, l'activité spirituelle qui s'égale à la pensée de Dieu, est généralement si dur à comprendre (y compris pour moi même qui n'ai créé ce blog que pour améliorer ma compréhension) que l'on vous fait le plus souvent l'objection, quand vous en parlez :
"et pourquoi ne dites vous pas franchement que vous êtes un athée ? qu'est ce qui vous fait peur dans ce mot ?"
à la suite de quoi votre interlocuteur vous assène ses titres de "tolérance", de diversité et de démocratie:
"vous savez, j'admets parfaitement que l'on soit athée, je suis tolérant moi, je respecte les différences, nous sommes dans un monde multiculturel voyons...d'ailleurs ma religion est un message de paix et de tolérance etc..etc..."
C'est d'ailleurs exactement le diagnostic qui a été fait le plus souvent à propos de la pensée religieuse de Brunschvicg :
«il parle sans arrêt de vie spirituelle et religieuse, de Dieu, du Dieu des philosophes et des savants qu'il oppose point par point au Dieu d'Abraham, mais en fait il s'agit d'un athéisme virulent et radical qui ne dit pas son nom, qui s'avance masqué pour mieux désarçonner l'adversaire, un athéisme qui prend la forme du scientisme d'ailleurs, son prétendu "Dieu" n'est en fait que la raison mathématicienne, il s'agit donc d'une idolâtrie de la science»
De même, Spinoza était considéré comme le type même de l'athée vertueux, ce qui menait au (faux) problème de savoir comment un homme peut être vertueux et ne pas croire en Dieu.
Problème vain, puisque Spinoza n'était pas athée; mais problème insoluble aussi, puisqu'il faut plutôt se demander comment on peut croire en Dieu (le Dieu de la foi, l'agité du Sinaï) et être réellement vertueux, c'est à dire bien agir pour le seul amour du Bien, et non pas pour obéir à Dieu, dans la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'une récompense....
et pourtant, de nos jours encore, un philosophe aussi profond que Robert Misrahi estime que le spinozisme est un athéisme.
Et Alain Badiou affirme que Dieu est mort, et que le "Dieu des rationalistes" n'était d'ailleurs qu'une machine de guerre dirigée contre le Dieu vivant des religions.
Je pourrais ici reprendre les arguments que j'ai avancés dans le passé à propos de la philosophie comme science de l'Absolu ou Mathesis universalis, ou "science de la science" (Wissenschaftslehre de Fichte), mais je m'aperçois que nous avons à notre disposition, sur le site Gallica de la bibliothèque nationale, un prodigieux article de Brunschvicg intitulé : "Spiritualisme et sens commun", dont j'ai déjà donné le lien et la référence dans la Revue de métaphysique et de morale (1897 A5)à la fin de l'article précédent :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k110519 (aller page 531 à 545)
Il est impossible de surévaluer l'importance de cet admirable article de quelques pages, en apparence assez simple et sommaire; il a été repris, avec quelques autres tirés eux aussi de la Revue de métaphysique et de morale, au début du 20 ème siècle dans l'ouvrage : "L'idéalisme contemporain".
Seul le dernier chapitre de cet ouvrage, qui donne son titre au livre, n'est pas tiré de la Revue, mais consiste en la communication de Brunschvicg au congrès philosophique de 1900, et permet de se faire une idée précise du "but" de toute la carrière philosophique (et religieuse, puisque la philosophie est selon nous de nature religieuse, contrairement aux prétendues "religions", qui ne sont que des idolâtries) de Brunschvicg, à savoir : définir le véritable idéalisme comme doctrine de l'esprit vivant, en se débarrassant des vains "fantômes" de l'idéalisme métaphysique sous ses diverses formes, "fantômes" dépassant les limites de la conscience et de l'expérience humaines et donc de la vérification, qui seule mène à la vérité.
Voici quelques lignes limpides et merveilleuses de clarté et de sobriété tirées de ce dernier chapitre de l'idéalisme contemporain; je suis persuadé que si les hommes de bonne volonté et sincères qui se sont engagé&s dans l'idéologie du "matérialisme" (dialectique ou non) qui a mené aux catastrophes que l'on sait avaient lu et compris ces lignes, bien des maux et crimes eussent pu être évités, et nous n'en serions pas, soit dit en passant, dans l'affreuse situation où nous sommes plongés en cette "crise mondiale" du début 2009, qui nous menace d'un anéantissement total à plus ou moins brève échéance... mais revenons à nos chères "idées"...
"comprendre la civilisation à laquelle il appartient, l'âme qui se fait par elle, l'éclairer à la lumière de la réflexion, en y retrouvant l'unité vivante, le foyer intérieur du progrès, l'esprit, telle est l'oeuvre du philosophe.
Cette conception place la philosophie au coeur de la morale comme au coeur de la science, au centre de l'humanité....nous croyons avoir montré que la tradition autorise à lui donner le nom d'idéalisme; mais nous voudrions aller plus loin, et dire que c'est dans cette conception même que l'idéalisme conquiert sa propre vérité.
Tout idéalisme est incomplet et impuissant qui conçoit l'idéal en l'opposant à la réalité;l'idéal, c'est alors ce que nous ne sommes pas, ce que nous ne pouvons pas être, le chimérique ou l'inaccessible.
Et ainsi se constitue le faux idéalisme, celui qui célèbre doctement la banqueroute de la science humaine, afin de fonder la vérité divine sur l'absurdité de la croyance, ou qui s'associe joyeusement sur terre à l'oeuvre d'iniquité, afin de mieux réserver la justice au Ciel".
Comment ne pas penser ici aux évènements de ces dernières semaines ? à ces "croyants" sincères (musulmans, chrétiens ou juifs) qui appellent à la guerre pour , croient ils, mettre fin au crime (de ceux d'en face) en oubliant leurs propres crimes....éternelle symbolique de la paille et de la poutre !
quant à l'absurdité de la croyance, de toute croyance religieuse et donc invérifiable, je ne connais aucune explication meilleure que celle qu'en donne Marie Anne cochet dans son livre sur la conversion spirituelle chez Brunschvicg : soit la croyance est vérifée de manière rationnelle, par l'enquête scientifique, et alors elle cesse d'être croyance, soit (comme c'est le cas des croyances religieuses) elle ne peut l'être et elle mène alors au "grand n'importe quoi" du fanatisme et de l'idolâtrie.
Mais il est une étape au delà vers le "pire" : c'est celle qui consiste à "imaginer", ou "feindre", de vérifier la croyance, mais par d'autres moyens que la pure et simple raison, commune à tous, et qui est à l'oeuvre dans la recherche scientifique. Des moyens plus "occultes"....et nous arrivons alors à toutes les variantes, ou plutôt les "bas-fonds", comme le dit Brunschvicg, de la théosophie, de l'anthroposophie (Blavatsky, Steiner) ou de l'occultisme .... y compris le "christianisme" dit "ésotérique" de Gurdjeff-Ouspensky, ou la "gnose" de Boris Mouravieff.
Et les succès efffrayants enregistrés depuis les années 60 (en fait depuis plus longtemps, depuis le 19 ème siècle, comme en témoignent les racines occultistes du nazisme à Vienne) montrent à l'évidence que l'idéalisme , tel que rectifié par Brunschvicg, n'a pas joué son rôle de rempart contre l'invasion des ténèbres occultes et irrationnelles. Et pour cause : Brunschvicg n'a pas vraiment été compris....car comme on dit : "le simple est le plus difficile".
Mais continuons à boire à la fontaine de vie et à manger la manne céleste qui nous est généreusement distribuée en ce dernier chapitre de l'Idéalisme contemporain:
"mais si l'idéal est la vérité, il est la vie même de l'esprit. L'idéal, c'est d'être géomètre, et de fournir d'une proposition une démonstration rigoureuse qui enlève tout soupçon d' erreur; l'idéal c'est d'être juste, et de conformer son action à la pureté de l'amour rationnel qui enlève tout soupçon d'égoïsme et de partialité.
Le géomètre et le juste n'ont rien à désirer que de comprendre plus ou de faire plus, de la même façon qu'ils ont compris ou qu'ils ont agi, et ils vivent leur idéal.
Le philosophe n'est pas autre chose que la conscience du géomètre et du juste; mais il est cela, il a pour mission de dissiper tout préjugé qui leur cacherait la valeur exacte de leur oeuvre, qui leur ferait attendre, au delà des vérités démontrées ou des efforts accomplis, la révélation mystérieuse de je ne sais quoi qui serait le vrai en soi ou le bien en soi; le philosophe ouvre l'esprit de l'homme à la possession et à la conquête de l'idéal, en lui faisant voir que l'idéal est la réalité spirituelle, et que notre raison de vivre est de créer cet idéal.
La création n'est pas derrière nous, elle est devant nous; car l'idée est le principe de l'activité spirituelle..."
Il est d'autant plus important de prendre connaisance de ce petit livre, "L'idéalisme contemporain", qu'il semble qu'il ne soit pas prévu de l'inclure sur le site des "Classiques" où l'oeuvre de Brunschvicg sera progressivement mise en ligne.
Qui peut prétendre, parmi ceux qui se prétendent philosophes, être à la hauteur de la "mission" définie ici par Brunschvicg (et dont il s'est acquitté lui même avec rigueur et conscience) ? L'expression (choquante à nos oreilles contemporaines) d'"amour rationnel" mérite de se voir accorder une attention spéciale. Car l'amour tel qu'il est habituellement défini ou pensé, l'amour entre deux êtres, où la sexualité entre en jeu de manière primordiale, ou bien l'amour dit "spirituel" ou "platonique" (sans aucun rapport avec Platon d'ailleurs), est plutôt de l'ordre de l'idolâtrie que de la spiritualité véritable.
Encore quelques lignes formant la fin du livre :
"C'est donc à une alternative que nous conduit l'étude de l'idéalisme contemporain"
(une alternative analogue à celle du Deutéronome, soit dit en passant, où Israel se voit placé devant l'alternative de deux voies, celle de la vie et de la mort.... mais bien entendu dans une optique totalement différente)
"Ou nous nous détachons des idées qui sont en nous pour chercher dans les apparences extérieures de la matière la constitution stable et nécessaire de l'être, nous nous résignons à la destinée inflexible de notre individu, et nous nous consolons avec le rêve dun idéal que nous reléguons dans la sphère de l'imagination ou dans le mystère de l'au delà"
cette voie est la voie de la mort, c'est celle qui a été suivie par l'ensemble de l'intellectualité occidentale contemporaine, y compris scientifique d'ailleurs, sous le nom de "matérialisme", ou bien, à un niveau moins théorique, par l'ensemble de l'humanité dite "croyante", visant un quelconque "au delà" de ce monde, qui est pourtant "le Seul". Et je ne pense pas que les différents courants se proclamant "ésotériques" ( visant à étudier l'aspect dit "intérieur" des courants religieux) permettent de dépasser ces impasses. Ne nous étonnons donc pas de la situation atroce où nous nous voyons enlisés, semblable à celle dont parlait Husserl en 1937, et qu'il expliquait par la "crise des sciences européennes". Ce qu'exige l'époque, ce ne sont pas des jérémiades, ce sont des actes ; et c'est justement à l'action, c'est à dire à l'activité spirituelle véritable, c'est à dire à l'idéalisme tel qu'il l'explicite ici, que nous convie Brunschvicg :
"ou bien nous rendons à nos idées mortes leur vie et leur fécondité, nous comprenons qu'elles se purifient et se développent grâce au labeur perpétuel de l'humanité dans le double progrès de la science et de la moralité, que chaque individu se transforme, à mesure qu'il participe davantage à ce double progrès. Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s'abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu'elle les lui donne"
ce qui est affirmé ici, c'est la possibilité d'une pensée vivante, et non morte comme celle qui a prévalu jusqu'ici, ou encore la philosophie comme connaissance intégrale (comme science des idées). On peut lire aussi ces lignes comme une réélaboration du platonisme : les Idées sont devenues les idées, c'est à dire qu'elles sont redescendues du ciel en terre, ou du "mundus archetypus" en la conscience humaine immanente, existant réellement ici et maintenant en une âme et un corps.
Rudolf Steiner, le créateur de l'anthroposophie, visait lui aussi à permettre l'accès à une pensée vivante, par opposition à une pensée morte, abstraite, aussi parlait il d'une science spirituelle, l'anthroposophie, dépassant sans les renier les sciences "matérialistes".
Mais c'est Brunschvicg qui y donne réellement accès, grâce à la rigueur de sa pensée; il y a beaucoup de belles choses chez Steiner, en tout cas le premier Steiner, celui d'avant 1900, notamment sa "Philosophie de la liberté" qui contient de nombreuses similitudes avec la "connaissance intégrale" de Brunschvicg. Mais ensuite Steiner retombe au niveau dégradé de la pensée occulte et magique héritée de la théosophie (orientale chez Blavatsky, occidentale chez Schelling). Brunschvicg est (miraculeusement !!) préservé d'une pareille malencontreuse évolution parce qu'il refuse de se placer "en surplomb" de la science, de la science réelle, la physique mathématique...sans bien sûr confondre philosophie et science.
La dernière phrase du livre :
"Les idées, qui définissent les conditions du vrai et du juste, font à celui qui les recueille et s'abandonne à elles, une âme de vérité et de justice; la philosophie, qui est la science des idées, doit au monde de telles âmes, et il dépend de nous qu'elle les lui donne"
résonne comme un tragique et bouleversant appel aux hommes de l'aveir, c'est à dire à nous et à nos hypothétiques descendants.
Tragique parce que nous savons que la philosophie n'a pas été fidèle à sa mission, telle que définie par Brunschvicg, qu'elle n'a pas donné au monde "de telles âmes", ou alors si peu, tellement peu que leur voix (celle de Brunschvicg notamment) a été complètement étouffée par le tam tam médiatique et les vociférations du cortège dionysiaque qui suivait le Grand Sorcier Psychothaumaturge : Lacan.
Mais l'appel est là qui vibre, et que nous pouvons toujours entendre : la réflexion philosophique, qui est la seule véritable spiritualité, s'exerce dans un éternel et inépuisable aujourd'hui.
Il dépend donc toujours de nous, et uniquement de nous, qu'elle donne au monde à venir de telles âmes. Uniquement de nous parce que nous refusons de nous décharger de notre responsabilité, et surtout pour tout dire de notre irresponsabilité, sur un Dieu que nous pourrions rencontrer "en face à face", qui se soucierait de nous en tant qu'individus.
Le Dieu des philosophes et des savants, que nous entendons opposer ici au Dieu d'Abraham, est envers nous comme "esprit à esprit". Ceci veut dire qu'il dépend de nous qu'il soit ! chaque fois que nous nous établissons fermement dans l'éternel présent de la réflexion, il est.
C'est en ce sens aussi qu'il convient de faire la différence entre la conversion véritable, qui est conversion à l'activité spirituelle pure, qui n'est donc jamais "gagnée une fois pour toutes", mais qui doit se conquérir à tout instant par la lutte contre l'entropie de la paresse et du laisser aller, et la fausse conversion religieuse, qui prend place à un moment donné du temps de vie, à l'occasion d'une cérémonie rituelle, après une période plus ou moins longue et difficile de préparation et d'ascèse :longue pour la conversion au judaîsme ou au christianisme, très courte pour l'Islam. Ce qui explique les statistiques sur les conversions.....
Publié par sedenion à 17:35:10 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
Quelques mots à propos de l'anecdote immémoriale de Thalès et de la servante thrace, qui forme le thème du titre de ce blog (qui s'appelait auparavant, pompeusement : "Dieu des philosophes et des savants")....ce blog qui prend la suite des blogs "Mathesis universalis", "Principia toposophica", etc...qui ont tous lamentablement échoué..
Le grand philosophe-mathématicien-physicien-astronome Thalès de Milet , l'un des premiers grands philosophes présocratiques, à l'origine du théorème de Thalès , le premier à avoir prédit une éclipse de soleil, ou à avoir expliqué la couleur de la Lune par le reflet de la lumière solaire, celui qui a élaboré la théorie selon laquelle le monde dérive d'un élément unique, l'eau ("tout est eau"), se promenait un jour, le regard fixé comme à l'habitude sur le ciel et les étoiles (Kant distinguait deux merveilles : le ciel étoilé au dessus de nos têtes et la loi morale dans l'intimité de notre coeur).
http://fr.wikipedia.org/wiki/Thal%C3%A8s_de_Milet
Comme il gardait les yeux fixés vers le ciel, il ne pouvait voir en même temps le chemin où se dirigeaient ses pas....et ce qui devait arriver arriva : il tomba dans un puits profond (est ce là le puits de la vérité ? je ne sais..).
Survint alors une servante thrace (pour le secourir ? je veux le croire) qui éclata de rire en disant quelque chose comme : "Ah ces sages ! tous les mêmes ! il veut sonder les mystères de l'Univers et il n'est même pas capable de faire trois pas sans se casser la figure ! eh pépé, tu ferais mieux de regarder devant toi et de te soucier des autres , au lieu de te perdre dans tes théories fumeuses !"
Telle est l'une des formes de l'anecdote, qui en a revêtu au cours des siècles de nombreuses différentes.
Voici ma façon à moi d'imaginer la suite : la servante, qui était jeune et jolie, avait aussi très bon coeur dans le fond...elle remonte notre philosophe tout trempé , le conduit dans sa chaumière, fait un bon feu de bois, le déshabille pour sécher ses vêtements et....là encore ce qui devait arriver arrive....je ne vais pas vous faire un dessin quand même !
et le vieux sage tombe amoureux de la belle servante , il l'épouse, lui fait des enfants, elle réchauffe ses vieux ans glacés, et surveille sa maison, le laissant vaquer en paix à ses théories...
ou bien elle se révèle au bout de quelques années une horrible mégère, et le pousse au suicide....
bref !
mais laissons là mes rêveries idiotes...
Le philosophe Hans Blumenberg a écrit un livre philosophique et passionnant à propos de cette anecdote : "Le rire de la servante de Thrace" (Ed de l'Arche).
Voici quelques liens à propos de (ou mentionnant) ce livre :
http://www.cairn.info/revue-multitudes-2007-3-page-177.htm (article in extenso de Charles Wolfe : "Le rire matérialiste")
http://www.vox-poetica.org/sflgc/biblio/gely.html
http://www.univ-paris-diderot.fr/DocumentsFCK/clam/File/Verite_fond_puits.pdf (page 12 sur l'anecdote)
http://editionsdelabibliotheque.bpi.fr/resources/titles/84240100829810/extras/philobis.pdf (page 21, où J P Faye parle de l'anecdote comme de la première histoire philosophique, signalant le début de la pensée coïncidant avec une erreur)
et l'on en trouve de nombreuses autres avec Google. Je ne vais pas commenter ces liens, ce n'est pas mon propos, je veux juste m'expliquer sommairement sur mes pensée à propos de cette fable qui m'obsède depuis toujours...
Thalès personnifie la philosophie comme recherche de la vérité (du Dieu des philosophes) par le biais de la science et donc de la rupture avec le sens commun dans la connaissance du second genre (la science est née en Grèce). La servante personnifie le sens commun, l'opinion, la connaissance du premier genre de Spinoza.
Je ne vais donc évidemment pas me joindre au rire de la servante, bien que j'apprécie le plaisir de rire (ainsi que les autres plaisirs d'ailleurs). Mais qu'il me soit permis de dire que je n'ai aucun mépris pour la servante, bien au contraire...en fait, j'ai omis de révéler plus haut la nature exacte de mes rêveries, notamment à l'époque ou je méditais sur Raymond Abellio et ses développements sur la "femme ultime".
Selon Abellio (i e Georges Soulès le polytechnicien), par exemple dans "La structure absolue", la femme ultime , qui doit advenir à l'époque de la fin de l'apogée occidentale et du cycle actuel, dépassera l'homme sur le terrain de l'intelligence analytique et sera capable de "jouir sexuellement" dans un orgasme ontologiquement nouveau, "supérieur" à celui de la "femme primitive" (orientale), contrairement à la femme phallique occidentale actuelle qui en est incapable.
Mais selon Abellio, seul un homme (lui, Abellio ) est capable de "faire advenir" cette femme ultime en la convertissant au nouveau paradigme, alliance de la sexualité véritable et de la pensée véritable.
J'ai longtemps vu en la servante thrace une possibilité de femme ultime : donc elle épouse Thalès, elle le convertit aux joies du sexe et de la famille, mais lui en échange la convertit à la "conscience intellectuelle" et donc à la rupture avec la mentalité commune, obnubilée par les "Mystères" et soumise aux superstitions religieuses (païennes, "astrobiologiques"). Pour le dire sommairement : il la convertit de l'astrologie à l'astronomie ! de la mentalité orientale, soumise aux prestiges des rites et des Mystères, à la sagesse occidentale naissante à cette époque..
comme on le voit : il y a encore du travail (si j'en crois la place laissée de nos jours aux astrologues et aux horoscopes)! Thalès a dû échouer...
Mais quittons là ce terrain dangereux car politiquement-sexuellement incorrect !
de toutes façons Abellio ne m'obsède plus du tout...depuis que j'ai fait la connaissance de Brunschvicg grâce à la lecture de Badiou, et que j'ai quitté les sombres parages de la Kabbale et de l'arithmosophie pour la clarté intellectuelle de la mathématique et de la théorie des nombres...
le second lien que j'ai cité plus haut ("Le rire matérialiste") cite Spinoza :
Publié par sedenion à 15:24:14 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
La guerre s'embrase de nouveau à Gaza, sans que l'on sache bien encore si ce sera un nouvel épisode qui prendra fin (après d'horribles tueries) au bout de quelques temps, où s'il s'agit de l'étincelle qui allumera l'incendie final, où parait il, d'après les anciens poètes, doit s' abîmer le monde...
Il serait absurde, politiquement et humainement parlant, de renvoyer les deux camps dos à dos dans une même exécration de "l'extrémisme" : d'un côté un Etat fragile, vieux de 60 ans, qui joue sa survie, et de l'autre une mouvance d'illuminés qui certes exploite de justes colères, mais vise , bien au delà de la défense des "opprimés, humiliés et offensés", à la "victoire" eschatologique d'une religion.
Ce serait absurde mais c'est pourtant ce que l'on va faire ici, dans l'optique de ce blog qui cherche à s'élever au dessus des contingences historiques et ethniques (et , donc, religieuses).
Car, en définitive, quelle est l'origine de cette inimitié séculaire entre , non pas juifs et arabes comme on le dit très souvent et trop vite, mais entre juifs israéliens d'une part, chrétiens arabes et musulmans (arabes ou non arabes) d'autre part ?
La réponse est dans la question : cette origine, c'est évidemment la différence de religions. Et pas de n'importe quelles religions, mais de ces trois religions, visant à l'universalité exclusive et jalouse (ce qui est d'ailleurs une contradiction dans les termes).
Et pourtant, disent les simplets, juifs, chrétiens et musulmans sont tous "fils d'Abraham" (cher Marek Halter), ils sont les "trois anneaux" d'une même chaîne unique (la parabole de l'anneau dans "Nathan le Sage" de Lessing), ou encore : ils adorent le même Dieu ... forcément, si ce "Dieu" est le Dieu unique, par opposition aux dieux du panthéon païen.
Là encore, c'est Brunschvicg qui dans "De la vraie et de la fausse conversion", a trouvé la formule qui fait mouche : ce Dieu prétendûment "unique", commun aux trois religions du Livre , c'est le Dieu des guerres de religion ! notons d'ailleurs qu'il apparait dans la Bible, sous l'appellation de "Dieu des armées" (Elohim Tsebaoth).
Ce Dieu "UN" exclusiviste, Peter Sloterdijk le caractérise, dans "La Folie de Dieu", comme le Dieu des zélotes (et il y a des zélotes aussi bien parmi les juifs que parmi les chrétiens ou les musulmans..... ainsi d'ailleurs, reconnaissons le, que parmi les hindouistes, les bouddhistes, les athées, et même parmi les philosophes, ou plutôt ceux qui se prétendent philosophes).
Il vaut la peine de citer complètement le passage de Brunschvicg, il se trouve dans le chapitre "Transcendance et religion", qui est paru originellement dans la Revue de métaphysique et de morale , année 1932, A39 N1, pages 17 à 46, lisible sur Gallica ici :
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11278w/f19.table
(la citation incriminée se trouve pages 18-19).
"nous voyons tous les jours de graves théologiens appliquer à un écrivain les qualificatifs de croyant ou d'incroyant,dans cette même acception d'absolu où, à huit ans, les sujets de M. Piaget, péripatéticiens sans le savoir, emploient les mots de léger et de lourd, comme si un prédicat pouvait exprimer autre chose qu'une relation, comme si leur propre crédulité pouvait s'ériger immédiatement en critère objectif des valeurs et leur donnait droit à décider, selon leur fantaisie, du sentiment religieux et de la destinée spirituelle d'autrui en s'attribuant les bénéfices contradictoires d'une élection particulière et d'une vérité universelle"
Dans les années 30, Brunschvicg, en parlant de "théologiens graves", entendait : des théologiens lourds, imbus de leur importance et de leur sérieux....mais on pourrait tout aussi bien employer ce qualificatif au sens des "jeunes" de maintenant, quand ils disent de quelqu'un : "il est grave", ou bien au sens des guignols de l'Info quand ils parlent d'un "candidat grave" à l'élection présidentielle.
D'autre part il serait malvenu d'attribuer aux juifs seulement une "élection particulière", ou plutôt le sentiment d'être élus.... mais poursuivons..
"il semble bien que nous nous heurtons ici à un stade de mentalité archaïque, exactement celui d'où a surgi jadis un débat comme la querelle des antipodes.Et dès lors, nous devons nous demander ce qui arriverait à l'adepte d'un culte déterminé s'il entreprenait un voyage de circumnavigation autour des religions terrestres.il pourrait encore se servir de sa montre,à condition qu'il la remît sans cesse à l'heure sur le soleil. De l'autre côté de la Mediterranée on entend parler d'infidèles et de fidèles, de schismatiques et d'orthodoxes; seulement, la distribution des rôles est inverse comme inverse apparaît, une fois franchie la ligne de l'Equateur, la relation des mois et des saisons. L'application du vocabulaire aura donc changé mais non le vocabulaire lui même, qui se rapporte à un même niveau d'évolution psychique. Quand ils cherchaient à s'exterminer parce qu'ils niaient leurs antipodes religieux, Croisés et Mahométans, plus tard Catholiques et Protestants, comme à l'heure actuelle, si on les laissait faire, Hindous et Musulmans, se sont révélés voués à un même Dieu : le Dieu des guerres de religion"
ces lignes ont été écrites vers 1930, mais nous qui vivons après 1947, nous savons que finalement "on a laissé faire" Hindous et Musulmans, et que cela s'est traduit par des massacres effrayants, et par la partition entre Inde et Pakistan qui n'a d'ailleurs rien réglé, comme en témoignent les récents évènements de Bombay et la guerre larvée à propos du Cachemire.
"On", c'est à dire l'Angleterre puissance coloniale, sur laquelle pèse et pèsera encore très longtemps la culpabilité de ces atrocités, ainsi d'ailleurs qu'une partie de celles qui se déroulent en Palestine. Mais, en élargissant un peu la perspective, nous pouvons sans mauvaise foi aucune mettre en accusation les "puissances" victorieuses en 1945, à savoir l'URSS communiste et l'Occident sous tutelle américaine, en y ajoutant l'ONU, avec un chef d'accusation déroulant une longue liste de crimes contre l'humanité : partition de l'Inde, abandon irresponsable de la Palestine en 1948 (par l'Angleterre là aussi), complicité dans la shoah puisque les photos aériennes permettaient de savoir ce qui se passait dans les camps d'extermination dès 1942-1943, holocauste nucléaire du Japon en 1945 alors qu'il aurait été possible de s'entendre avec la Russie pour une victoire "classique" , refus d'ouverture des frontières européennes et américaines pour les réfugiés juifs en provenance des camps après 1945, etc... la liste est longue !
Le stade de mentalité archaïque où en sont restés les attardés qui ont sans arrêt à la bouche les mots de "fidèles" et "infidèles", "croyants" et "incroyants", est finalement le même que celui qui prévalait avant la révolution scientifique du 17 ème siècle européen, avec son géocentrisme, son "système du ciel" orienté par les sphères et leurs "archanges", les "fixes" , le Premier moteur, bref l'aboutissement de l'astrobiologisme qui a été relégué aux oubliettes par la science moderne et sa cosmologie
en définitive, quelle est elle, cette différence , cette incompatibilité radicale dont parle Brunschvicg entre le Dieu des philosophes et des savants et le Dieu d'abraham, entre le Dieu de la raison et le Dieu de la foi ? peut elle être explicitée, comme on le fait couramment, comme celle qui sépare un Dieu théorique, un Dieu qui se définit, c'est à dire un dieu mort, et le Dieu vivant ? entre le Dieu des croyants, et le Dieu des métaphysiciens, qui d'après Badiou n'est qu'une "machine de guerre" contre le Dieu de la foi ? et certes Badiou parle au nom d'un athéisme radical , et entend réécrire la formule nietzchéenne : "Dieu est mort". Mais seul un Dieu vivant peut mourir, et le Dieu de la métaphysique est donc "immortel", puisqu'il n'a jamais été vivant...
mais ce n'est aucunement notre manière de voir....
les religions, toutes les religions, datent de l'époque d'avant la science, caractérisée par cette mentalité archaïque dont parle Brunschvicg. Et le Dieu des philosophes, qui est le thème des travaux de ce blog, n'est certes pas le "Dieu de la science", mais il est la source de la vie spirituelle, qui ne "coule" vraiment qu'à partir de l'époque où la science véritable est née, soit le 17 ème siècle. Sans se confondre bien sûr avec la science.
C'est en ce sens que Brunschvicg parle de l'émergence de la physique mathématique (venant prendre la place de la physique aristotélicienne) comme d'un "changement d'axe de la vie religieuse". Expression qui se situe dans le même registre que l'image des antipodes et de la "circumnavigation autour des religions" décrite plus haut.
Au fond, la science (et la philosophie, d'ailleurs) ne vaut pas une heure de peine si elle se borne à nous donner plus de pouvoirs techniques, plus de richesses, si elle n'aboutit pas à une amélioration, un progrès de la conscience qui est aussi d'ordre moral. Ce progrès moral se rattache à l'éthique de la connaissance dont parle Monod.
Le Dieu des philosophes et la religion philosophique est aussi attaché de manière absolue à la liberté de conscience. Là réside aussi sa différence radicale d'avec le Dieu des religions, qui s'hérite par la naissance.
Car il est bien facile de parler de la "liberté de croyance religieuses", mais où est cette liberté pour le petit enfant à qui l'on impose des croyances ou des rites qu'il n'a pas encore l'âge d'examiner par sa libre raison ?
Ces observations assez simples nous permettent de situer dans sa juste portée la suite du texte de Brunschvicg:
"ainsi se précise le point où apparaissent aux prises, depuis des siècles, théologiens et philosophes : le Dieu des guerres de religion peut il être le Dieu de la religion ?
pas plusque des sacrifices joyeusement consentis, héroïquement offerts, dans l'exaltation de la foi, nous n'avons à détourner les yeux des souffrances violemment imposées par ce que cette même exaltation a impliqué, en contrepartie, de fureurs sanglantes, de crimes soi-disant charitables. Et là dessus va t'on bâtir une théorie de la Providence divine ?"
Nous répondrons quant à nous sans hésitation aucune, et nous n'avons plus besoin à ce propos des "confirmations" que sont les épisodes de Gaza ou de bombay, que le Dieu de LA religion (philosophique) ne peut être ni avoir rien de commun avec le "Dieu" DES religions.
Et, contrairement à ce que croit le sens commun, le Dieu des philosophes n'est pas le Dieu qui se prouve ou qui se définit dans un concept ; c'est plutôt le Dieu d'Abraham qui cherche à devenir le Dieu des preuves,( "fides quaerens intellectum").
Mais la seule "preuve", si l'on peut dire, du Dieu qui est la source intime de la vie spirituelle et unitive, ce ne peut être que le jaillissement ininterrompu de celle ci (la "joie ininterrompue" de Spinoza).
Et c'est à l'approfondissement de cette "vie intime de la conscience", qui est liberté absolue, que nous voulons nous consacrer ici....
Publié par sedenion à 17:20:19 dans DIEU | Commentaires (0) | Permaliens
Depuis "Barton Fink" , qui a obtenu la palme d'or en 1991 si je me souviens bien, le cinéma de Joel et Ethan Coen (qui est celui qui compte le plus, voire est le seul à compter, parmi les films américains contemporains, disons des années post- 1980) va dans le sens d' une "nihilisation" croissante qui semble aborder une étape définitive avec le dernier film : "Burn after reading". Nihilisation et non nihilisme : si l'on sait le lire et l'aborder, ce cinéma est salutaire...
encore que j'ai quelques doutes après avoir vu "Burn after reading" deux fois : c'est certes un film absolument hilarant, la deuxième vision confirme voire renforce le diagnostic de la première, mais c'est aussi et surtout un film glaçant.
J'avais commenté "No country for old men" ici :
http://www.blogg.org/blog-69347-billet-no_country_for_old_men___joel_et_ethan_coen__-745341.html
Dans Barton fink les Coen introduisent, pour la première et la dernière fois, parmi les personnages, celui du créateur, qui seul justifie l'existence du monde. Barton Fink est cet artiste new-yorkais engagé comme scénariste de "films de catch" à Hollywood, qui est (on le comprend sans peine) en "panne sèche d'écriture" dans sa chambre d'hôtel; ce n'est que lorsqu'il aura compris que son voisin de la chambre à côté est un tueur psychopathe, qui lui a "légué", semble t'il, la tête sanguinolente d'une femme dans un carton, qu'il verra l'inspiration descendre du ciel en terre sur lui et qu'il élaborera un de ses plus grands chefs d'oeuvre, qui sera bien sûr refusé et méprisé par les producteurs. Le tueur, qui est en quelque sorte le "golem" de ce film (il y en a un dans chacun de leurs films) personnifie la violence et l'absurdité du monde; le créateur "met à distance" cette violence en l'objectivant (en la "mettant" dans une boîte, qui n'est pas "à lui", et dont il ne sait d'où elle vient). L'esprit est "dépassement" de l'humain-mondain (du "On" de la quotidienneté de Heidegger), par objectivation scientifique ou création artistique.
Le créateur est le frère du fou et du criminel, disait Thomas Mann.
Or, dans les films suivants, mettant en scène une galerie d'imbéciles, de monstres ou de minables qui fait concurrence à l'enfer , balzacien ou non, le créateur n'apparait plus du tout !
c'est cela que j'appelle "nihilisation croissante" !
jusqu'à ce "stade final" de "Burn after reading", dont je ne vois pas très bien comment ils pourraient encore le "dépasser" !
Ce qui est glaçant, c'est que nous comprenons que ce n'est aucunement une "sous-humanité" de monstres ou de tarés qui est dépeinte : la portée de cette "réduction" est ontologique, elle vise l'humain au coeur même. Le "dernier homme" de Nietzsche sautille devant nous, sur la Terre devenue trop étroite (d'où le générique de "Burn after reading", montrant une vision satellite des USA).
Ce n'est guère un hasard si le personnage d'Osbourne Cox, l'analyste de la CIA, magistralement interprété par John Malkovitch, qui personnifie l'intellect analytique, est alcoolique, et finit par commettre un meurtre, à cause de sa rage impuissante contre "l'idiotie de l'époque" !
L'alcoolisme doit être conçu (tout au moins s'il s'agit réellement d'alcoolisme, ce qui exclut les fêtards du genre festivus et autres abrutis de comptoirs ou de stades) comme une tentative désespérée et donc avortée de "quitter le pays natal des croyances tribales" pour la haute mer de la recherche de la vérité.
Or il arrive que celui qui a le courage de quitter les certitudes rassurantes du groupe connaît immédiatement les glaces de la solitude....qu'il est toujours tentant de remplacer par les glaçons dans le verre de vodka !
Le principe du "désespoir" promu par le film est assez simple à comprendre : si l'homme est cet être purement animal mais pourvu d'une intelligence spéciale, qui se borne à l'utiliser pour augmenter le confort de sa vie propre, alors quel peut être le sens de tout ceci ?
C'est bien l'aporie devant laquelle nous laisse la scène finale !
J'employais plus haut le terme husserlien de "réduction" en pensant à Jean-Luc Marion, ce grand philosophe chrétien qui dans le "Phénomène érotique", parle d'une "troisième réduction", venant si je me souviens bien après les réductions eidétiques et transcendantale de Husserl.
Cette réduction de Marion est "érotique", et correspond en gros à l'ordre de la charité de Pascal : tombe sous cette troisème réduction tout ce qui est de l'ordre de la vie, mais aussi de l'esprit (de l'intelligence), qui est frappé de nullité et d'insignifiance si l'amour de Dieu pour moi (pour nous tous) ne vient pas le "racheter".
Mais l'on ne s'étonnera pas si , nous qui refusons l'ordre pascalien de la charité, et ne reconnaissons que l'ordre de l'esprit comme "au dessus" de l'ordre de la vie , nous ne pouvons admettre cet "amour de Dieu pour la créature".
Car même cet amour ne pourrait "sauver" de la médiocrité et de la vanité qui sourd de toutes les scènes du film ! et qui, reconnaissons le, est notre apanage à tous !
et une petite voix diabolique vient encore nous murmurer à l'oreille que même le Créateur génial ne peut nous sauver : car que seront devenues les grandes oeuvres d'art universelles, les grandes théories scientifiques qui nous admirons tant, dans.... 1000 ans ? 10 000 ans ? cent millions d'années ?
Mais, il faut bien "répondre" (si toutefois nous éprouvons sincèrement ce désespoir) : cette réponse ira dans le sens de l'amor intellectualis Dei spinoziste.
non pas amour venant de Dieu vers nous (un Dieu rencontré en face à face qui est de l'ordre de l'illusion, du "recours"), mais amour "ascétique" émanant de nous, suprême activité intellectuelle, "faisant exister" (si elle est assez intense) Dieu, le Dieu des philosophes, un Dieu "Idée" qui n'a plus rien à voir avec les superstitions religieuses qui ont finalement abouti à notre présente détresse.....
Publié par sedenion à 18:34:25 dans actualité | Commentaires (0) | Permaliens
Le web abonde en petits bijous cachés mais que peut débusquer une exploration patiente, et il est par là même justifié quand même .
En voici un nouvel exemple avec ce recueil "La tradition philosophique et la pensée française" qui regroupe des cours donnés à l'Ecole des hautes études en sciences sociales dans les années 1920 :
http://www.archive.org/details/latraditionphilo00pariuoft
(la version "djvu" semble la plus pratique à visionner, je n'arrive pas à lire la version pdf).
Les articles sur le néoplatonisme, Maine de Biran, Ravaisson et Boutroux, Cournot ou Hamelin retiennent bien sûr l'attention du "chercheur cheminant sur le chemin de la spiritualité véritable", mais ce seront évidemment les articles du Maître sur Descartes (page 48) et Spinoza (page 59) qui nous intéresseront au premier chef. Quand les pépites d'or paraissent, l'argent devient semblable au plomb...
Brunschvicg n'a jamais voulu dissocier Spinoza de Descartes, et c'est l'une de ses spécificités , notamment par rapport aux "spinozistes" influencés par Constantin Brunner qui voudraient ne pas jeter le bébé (spinoziste) avec l'eau cartésienne du bain , ou plutôt savourer l'amande spinoziste en jetant l'écorce cartésienne.
Bien sûr Brunschvicg est d'abord spinoziste, voyant dans la "vraie philosophie" de Spinoza la pure doctrine de l'unité à laquelle Descartes a été empêché de parvenir par... par quoi au fait ? sans doute par les préjugés qui lui restaient du christianisme, et là nous ne parlons pas du "christianisme de philosophes" qu'est selon Brunschvicg la philosophie de Spinoza mais du christianisme tout court, auquel Descartes est toujours resté fidèle, et non pas par peur des persécutions comme on le dit souvent à tort...
mais il est clair que sans Descartes pas de Spinoza ! les deux doivent être unis dans la même vénération par toutes les générations de chercheurs en spiritualité. Et Brunschvicg ne manque jamais à cette double fidélité...
On cite souvent, pour s'en moquer, l'aveu de Descartes qu'il "est toujours resté fidèle à la religion de sa nourrice", à savoir le catholicisme, en réponse à un protestant qui le pressait de se convertir. Mais cette citation apparait comme une énigme, si toutefois l'on considère que Descartes, le symbole même du rationalisme pur et dur, ne parlait jamais pour ne rien dire, et manifestait dans toutes ses paroles une exigence de cohérence et de clarté.
Car Descartes est aussi le philosophe, "héros de la pensée pure" selon Hegel, qui a tracé avec le plus de force la nécessité absolue de rompre avec tous les "préjugés inculqués pendant l'enfance par les précepteurs et les nourrices" (ce qui est, soit dit en passant, une nette condamnation des religions sociologiques et de l'illusoire liberté de croyances religieuses si chère au relativisme politiquement correct actuel).
Comment concilier ces deux exigences ? fidélité à la religion de sa nourrice d'un côté ; rupture avec les préjugés inculqués par la nourrice de l'autre côté !
Je ne vois qu'une seule solution, si encore une fois Descarters doit être absous de toute accusation de pusillanimité et d'incohérence.
C'est que les religions, ou plutôt les contes de nourrice, qui enchantent notre enfance, et la pensée virile et adulte de la philosophie, qui est aussi LA religion universelle, le spiritualisme religieux indissolublement uni (par Dieu ?
) au rationalisme scientifique, ne se situent pas au même "niveau", et ne sauraient donc se trouver en opposition , en concurrence ou en comparaison. Les religions "sociologiques" (dont on hérite à la naissance) c'est pour tout le monde, y compris d'ailleurs la "religion" se caractérisant par une absence à peu près totale de pensée que l'on appelle "athéisme", et qui se résume à "sexe bouffe vacances bon temps et après moi le déluge" (mais il y a un athéisme philosophique, celui de Kojève par exemple); l'effort viril de la pensée de se démarquer des attaches du groupe tribal, cela est réservé à ceux qui veulent bien se donner la peine de ce travail et d'endurer la solitude qui en découle à peu près automatiquement. C'est à dire, en droit, réservé à tout le monde.
Mais il y a plus dans les réflexions de Descartes : car s'il vaut mieux "rester fidèle à la religion de sa nourrice" (ou, disons, de sa naissance) c'est qu'il n'y a aucun sens à se convertir à une autre. Toutes se situent sur le même plan, celui des rites, des prières, des traditions, des cultes, des cérémonies de pseudo-initiation.
Un plan qui n'a aucune attache, aucun passage au plan de la vérité, qui est celui propre à la pensée, c'est à dire à LA religion, qui n'a rien de commun avec les religions (ethniques).
Descartes nous dit ainsi que les conversions religieuses (de la religion dont on a hérité à la naissance vers une autre ) sont de fausses conversions, et s'opposent totalement à la "conversion véritable" dont parle Brunschvicg : conversion à la philosophie et à la science, conversion à la Raison, au Dieu des philosophes et des savants.
On comprend ainsi que Brunschvicg revient toujours, tout au long de sa longue vie philosophique, à Descartes et à Spinoza, à ces deux là plus qu'à tout autre, même à Malebranche et Fichte, dont il souligne par ailleurs l'importance cruciale.
Ces deux cours de Brunschvicg, qui datent si je ne me trompe de la même époque que "Philosophie de l'esprit" (1922), ouvrage capital s'il en fût, mérite une lecture attentivie et un commentaire détaillé. aujourd'hui, pris par le temps, je me contenterai de passer des citations du début de l'article sur Descartes à celle de la fin de celui sur Spinoza, qui mettent une nouvelle fois en lumière le cycle de procession -conversion :
«Avec le cartésianisme, on ne peut plus parler de tradition au sens propre du mot. Nous rentrons chez nous, suivant la parole de Hegel»
«ainsi, après Spinoza, et provoquées par la divulgation de la pensée cartésienne, se poseront les questions d'où devaient surgir les progrès ininterrompus de la réflexion critique et de la science positive. Mais ces progrès même ont maintenu inébranlable, ont rendu plus éclatante peut être, l'intuition de vérité dont nous sommes redevables à Descartes et Spinoza, et qui demeure pour nous juge de toutes les vérités et de toutes les intuitions : l'unité intime, indissoluble, et sans laquelle la philosophie ne vaudrait pas une heure de peine, entre le rationalisme scientifique et le spiritualisme religieux»
L'importance de cette dernière phrase pour le chercheur de spiritualité véritable (ce qui exclut les mystiques aaussi bien que les occultismes et pseudo-ésotérismes) ne saurait être surestimée : car nous disposons ici, sinon d'un juge, en tout cas d'un critère pour mettre en ordre et évaluer tout ce qui pourra se présenter comme "vérité". Un tel critère est sans commune mesure avec ce que l'on appelle un axiome : il juge les axiomes et les différents systèmes axiomatiques.
Et il permet en particulier la démarcation vis à vis des "positivistes" à la Sokal et Bricmont.
Car si nous adhérons pleinement à la destruction féroce (et humoristique) des faux savoirs pseudo-philosophiques qui se donnent un air mathématique et une fausse autorité, comme d'ailleurs à la contamination des sciences par les sectes ou les pseudo-spiritualités, il reste que nous ne saurions nous associer à la condamnation sans appel (et sans procès) de toute union du rationalisme scientifique avec LE spiritualisme religieux. Car si l'union véritable et indissoluble de ces deux domaines, qui est celle montrée par Brunschvig et réalisée par lui tout au long de son oeuvre, est empêchée ou refusée , alors se produit ou se reproduit ce qui s'est passé au 18 ème siècle, et qui aboutit aux monstres déchaînés du matérialisme (dogmatique et métaphysique aussi bien que "dialectique"), puis du nihilisme ou du fanatisme religieux qui menacent actuellement l'humanité d'une complète ruine, d'un destin d'anéantissement spirituel : je veux parler de la catastrophe de la séparation de la technoscience devenue complètement autonome et de la philosophie.
Publié par sedenion à 15:40:55 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
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"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)
" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")
L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient
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