Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale ?
... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....
ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.
Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.
Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»
«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.
Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire.»
Léon Brunschvicg
"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET
Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans
L'humanité de ce début du 21 ème siècle se trouve, pour la première fois de son histoire, face à l'Abîme, dans une situation de sursis qui se prolongera sans doute indéfiniment : depuis le 6 août 1945, nous sommes passés à deux doigts de la destruction totale, et ce plus d'une dizaine de fois .
Cet état de fait peut sembler terrible et écrasant, invitant à la fuite en avant et à l'autodestruction finale, d'une façon analogue à l'alcoolique qui a tellement peur de la rechute qu'il boit un verre pour ne plus avoir peur d'en boire un, justement, et consommer le désastre dans une jouissance rageuse et mortelle.
Mais il est aussi susceptible d'une autre interprétation : l'homme (c'est à dire nous tous, hommes et femmes, qui vivons ou vivrons sur cette planète après 1945) a conquis grâce à la science moderne née au 17 ème siècle européen des pouvoirs immenses sur la Nature, bien supérieurs à ceux de l'antique magie, propre aux sociétés primitives d'avant la science, des pouvoirs qui dans les anciennes mythologies auraient été réservés aux "dieux".
S'il ne veut pas périr , il lui faut être à la hauteur de ses pouvoirs et des responsabilités qui en dérivent.
Il lui faut donc se faire "Dieu", se déifier.
Mais qu'est ce que cela veut dire : se déifier ?
Dieu est Esprit, Raison, Logos : telle est l'unique leçon que nous retenons de l'Evangile.
Se déifier, cela signifie donc : élever sa pensée propre à la hauteur de la Pensée Infinie qui est Dieu.
Un tel acte de pensée , nous le nommons, en empruntant avec quelques raisons pensons nous ce terme à Descartes : Mathesis universalis.
L'homme se déifiant dans un processus infini d'acheminement de l'âme vers la Raison pure, n'est donc pas un "autre" que Dieu : nous sommes Dieu envisagé (s'envisageant) dans le temps.
Oui, nous sommes Dieu, mais nous sommes aussi le cobaye universel : cela nous donne en plus quelques droits...
Le Temps est la Mathesis universalis existant empiriquement.
Celle-ci ne doit pas être confondue avec la mathématique , ou la science , qui en est le résultat : elle est l'activité pure de pensée qui en est la condition de possibilité.
Et nous pensons ici que puisque la théorie des nombres (l'arithmétique) est la reine des disciplines mathématiques, et que la mathématique est la reine des sciences, alors c'est là, au coeur même de l'activité intellectuelle-spirituelle qui constitue le monde dans sa réalité ultime, que la Mathesis universalis comme acheminement vers l'Esprit doit être cherchée avant tout .
Les Nombres ne sont autres que les Idées de Platon.
Voici quelques blogs que j'ai créés , et où cette activité de pensée est développée à un rythme plus ou moins régulier:
http://mathesisuniversalis.multiply.com
http://mathesisuniversalis.blogg.org
http://principiatoposophica.blogg.org
Je recopie ici un article que j'avais écrit à propos de Taslima Nasreen sur un autre blog, "Conversion spirituelle", que je n'ai plus le temps de continuer, et qui se poursuit...ici !
http://conversionspirituelle.wordpress.com/2008/08/20/taslima-nasreen/
il faudra bien d'ailleurs réfléchir sur le cas de quelqu'un qui se réclame sans cesse de l'unité mais commence des tas de blogs en passant de l'un à l'autre, etc...la psychanalyse aurait sans doutes des choses intéressantes à nous dire sur ce cas (lire notamment ce que j'écris sur cette "haute science" dans l'article cité supra)
J'ai assez tapé sur la France actuelle (qui aime bien châtie bien, comme on dit, et aussi : corruptio optimi pessima) pour reconnaître une "belle action" par laquelle notre pays se distingue : je veux parler du droit d'asile offert à cette femme admirable, Taslima Nasreen, qui était en fuite, passant de pays en pays, pourchassée par la vindicte de monstres (se réclamant de "Dieu" mais assimilables à des bêtes féroces), et que les puissances "démocratiques" n'avaient pas le courage de défendre et de protéger, en particulier cette Angleterre si tolérante (notamment pour les islamistes lançant des appels au meurtre) , si empressée d'expulser le "raciste islamophobe" Geert Wilders ou de laisser les manifestants "pro Hamas" injurier sa police aux cris de "porcs ! sales mécréants !" :
Taslima Nasreen va enfin pouvoir "poser ses valises", se reposer un peu, protégée par des policiers en civil (oui ça coûte cher à notre pays déjà surendetté, mais il y a tellement de choses qui coûtent très cher, notamment des montres de luxe, 250 000 francs soit presque 38000 euros me suis je laissé dire ); puis elle pourra, dans la Ville-Lumière, espérons le, reprendre ses activités de création artistique.
Cette femme est d'une beauté "intérieure" et intemporelle, qui la place sur le même plan que les "Madones" des grands peintres italiens (NB : ceci n'est pas une déclaration d'amour ni une petite annonce ).
Nous nous trouvons tous , nous autres français, grandis et enrichis par sa présence sur le sol de notre pays, et je doit lui dire un grand "Merci" d'avoir accepté de s'installer parmi nous.... cela nous tire, pour un court délai, hors du Néant de la "fosse de Babel" où Paris est entraînée, comme les autres capitales occidentales....comme le dit Goethe à la fin du "Second Faust" :
"L'Eternel Féminin nous entraîne vers les hauteurs" (Das Ewige-Weiblich ziegt uns hinan )
et nul doute que Taslima Nasreen ne représente cet Eternel Féminin, tout comme ce Médiateur auquel fait allusion Brunschvicg, et qui n'est autre que le Christ, ce Christ qui n' a rien à voir avec le christianisme (qui s'est montré infidèle à ses principes universalistes ), qui n'est pas lié pour l'éternité à un individu historique (Jésus ou un autre) mais que tout homme et toute femme peut "réaliser" en lui en se convertissant dans l'immanence du coeur et de l'esprit à l'humanité véritable, c'est à dire aussi en se déifiant, selon les termes même de Brunschvicg dans l'article évoqué ici : "Spiritualisme et sens commun".
Bien sûr, il est regrettable que ce mot de "médiateur" ait été depuis souillé, en étant utilisé pour d'autres usages : cela semble être en particulier une nouvelle lubie de notre cher "président" d'affubler ses ministres ou secrétaires d'Etat en difficulté (Yves Jego, Valérie Pécresse, etc..) de médiateurs et de médiatrices, chargés d'arrondir les angles, et bientôt sans doutes de médiateurs de médiatrices, etc...comme ce monde moderne devient compliqué !
On notera aussi que le livre de Brunschvicg "La philosophie de l'esprit", cité dans cet article, est maintenant accessible sur le site des "Classiques" :
Voici donc le texte de l'ancien article que j'avais écrit, j' ai cru bon d'en retrancher les vociférations contre la psychanalyse et Freud auxquelles je m'étais livré, qui n'ont rien à voir avec le sujet, qui ne porte pas sur les viennois barbus forcenés, morphinomanes, et pseudo-rationalistes mais sur cette "Grande Dame" de la Pensée : Taslima Nasreen.
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Publié par sedenion à 11:22:09 dans actualité | Commentaires (0) | Permaliens
J'ai déjà parlé du jugement de Frédéric Worms sur l' opposition entre Dieu des philosophes et des savants et Dieu d'Abraham (ou, en général, Dieu de la foi et des cultes collectifs), qu'il juge à la fois indépassable et dépassé, et qu'il avait introduit en citant Brunschvicg, qui dans l'avant propos de son dernier livre, "Héritage de mots héritage d'idées" affirme :
Dieu lui-même livre combat à Dieu, lorsqu'un Blaise Pascal, au moment crucial de sa vie religieuse, nous somme de nous décider entre le Dieu de la tradition judéo-chrétienne et le Dieu d'une pensée universelle : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. »
Selon Frédéric Worms, Brunschvicg a tort de "rabattre" purement et simplement le Dieu d'Abraham sur une "tradition judeo-chrétienne" : il caractérise plutôt le conflit, qu'il reconnaît, comme se déroulant entre le Dieu de la pensée universelle (de la raison) et le Dieu qui nous connaît et nous reconnaît chacun dans notre singularité indicible.
Cette lutte est indépassable parce que toujours l'humanité sera soumise à l'attraction de ces deux pôles; il est dépassé de nos jours parce que cette lutte doit céder la place à l'union sacrée, au front commun de la foi et de la raison contre le Dieu des guerres de religion, des fanatismes.
Mais est il si sûr que toujours l'humanité, l'homme vivant, concret, aura besoin à la fois de l'universel et d'être reconnu dans sa singularité essentielle, par un Dieu, forcément, car jamais cette reconnissance ne pourra être le fait de tous ses frères humains...ne serait ce que parce que nous ne pouvons pas "sonder les coeurs", ni connaître l'essence d'un autre être...
que nous ayions tous besoin de voir notre singularité reconnue, ou, pour m'exprimer comme les vedettes de la chanson, que nous ayions tous "besoin d'amour"
, c'est un fait indéniable...
mais peut on, doit on, conclure d'un besoin subjectif (même commun à tous) à LA réalité suprême qui doit caractériser tout ce qui touche à Dieu ?
cette polarisation entre singulier et universel peut et doit être médiatisée par ce qui se trouve entre les deux : le particulier, comme chez Hegel, c'est à dire ce qui concerne les peuples, les "communautés" etc...
On dira alors que le rapport (ineffable, dont on ne peut rien dire, puisque seul "Dieu" pourrait le dire) entre la singularité de chacun et l'universel qu'est Dieu passe par le rapport qu'il entretient avec sa communauté, sa particularité religieuse.
Seulement nous nous trouvons alors immédiatement en présence de ce qui devait être l'adversaire commun, le Dieu des guerres de religion, puisque l'on sait que certaines "communautés particulières" n'ont de cesse d'universaliser (ce qui veut dire en l'occurrence : décréter que ce rapport est le seul valable, et que toute l'humanité doit se convertir à ses modalités) leur rapport particulier à Dieu, comme c'est le cas par exemple en ce moment de l'Islam, et comme cela a été le cas il y a longtemps du judaïsme, et il y a pas très longtemps du christianisme...
Nous faisons donc ici le choix, fondateur, de rompre avec cette logique tripartite : singulier, particulier, universel.
Il n'y a de Dieu que Dieu, et c'est le Dieu de la Raison universelle des esprits, qui ne nous connaît aucunement par notre "nom", et que nous ne pouvons appeler par un "nom" : Dieu des philosophes et des savants.
Telle est notre "shahaddah", dans ce que nous appelons un "Islam des philosophes et des savants" qui était déjà , pour ce que j'en sais, celui d'Averroès (Ibn Rushd), un Islam qui n'a absolument rien à voir avec l'Islam coranique du Prophète Mohammed (cf http://islamspirituel.blogg.org )
et que nous pourrions aussi bien appeler un christianisme, ou un judaïsme, de philosophes et de savants.
Car si nous n'accordons plus aucun crédit aux "livres" prétendûment "Saints" (Bible ou Coran), qu'est ce qui pourra encore nous séparer en trois "traditions" ?
rompre avec le particulier et le particularisme, c'est d'ailleurs rompre avec les traditions populaires pour "se trouver soi même", non pas dans sa singularité ineffable mais dans l'esprit universel où nous nous rejoignons tous, ou plutôt où nous devons nous rejoindre, au sommet de l'Unité.
Une unité qui n'a rien de mystique ni de transcendant, mais opère dans la vie quotidienne, pourvu que celle ci soit consacrée à l'exercice de la raison et à la rupture avec les superstitions collectives et ethniques : prières, régimes alimentaires, signes vestimentaires "symboliques" comme le voile islamique des femmes... tout ceci n'a plus cours dans le monde futur ("'Olam la bo") enièrement gouverné par la raison et elle seule...
et notre si précieuse "singularité, que nous voulons toutes et tous tellement voir reconnue, mais plus encore : admirée, mise sur un piédestal...ne nous rendant même pas compte de la contradiction profonde que ce sentiment recouvre : rendre public ce qui par définition ne peut être public, mais singulier et ineffable...
Cette faiblesse, humaine trop humaine, doit être surmontée : telle est la condition de l'accès au sanctuaire de la Raison universelle, de la Mathesis universalis.
Brunschvicg est ici très clair, et n'offre aucune échappatoire, aucun accomodement, en interprétant certaines maximes évangéliques de la seule façon possible philosophiquement : "rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", "il faut qu'il croisse et que je diminue", "qui veut sauver sa vie la perdra", tout ceci montre la nécessité absolue de la "pauvreté en esprit", qui ne se limite pas mais implique d'ailleurs la rupture avec l'idolâtrie des objets matériels, c'est à dire la pauvreté matérielle et financière...
tant il est vrai qu'il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux....
on m'excusera pour les fautes du copiste, mais je ne suis guère connaisseur en textes évangéliques !
Nous répondons donc à Frédéric Worms que le Dieu de la singularité des consciences, soit d'après lui le Dieu d'Abraham, est une faiblesse qui doit être surmontée dans un ascétisme de la pensée et un héroïsme de la Raison.
C'est à dire, en d'autres termes : une Idole.
L'homme est quelque chose qui doit être surmonté : la maxime nietzchéenne ne veut selon nous rien dire d'autre... et nous avons déjà noté le sens profondément moral de la philosophie de Nietzsche, contre l'avis de Nietzsche lui même...
Surmonter l'homme , se défaire soi même pour se trouver soi même dans son universalité , tel est la voie proposée par la philosophie de Brunschvicg qui n'est autre que la voie du chriatianisme authentique, le christianisme (ou l'Islam) des philosophes et des savants.
Cela consiste à rompre avec l'amour du fini, avec la complaisance envers soi même comme fini, envers sa "singularité si précieuse et si vaine, en se "définitisant" pour accéder à l'infini de la pensée, à la puissance de la Pensée , libérée de sa captation par l'amour de soi, du soi fini.
Mourir avant de mourir pour ne pas avoir à goûter la mort, la "seconde mort". Cette "mort" (qui n'a rien de mystique mais est activité pure de la raison) grâce à laquelle seule nous pouvons être affranchis de la mort, c'est ce que les mystiques appellent "seconde naissance", et à laquelle aussi nous invite Brunschvicg (toujours dans l'avant-propos du livre "Héritage de mots, héritage d'idées"):
«S'exercer à entrer dans la pensée de ceux qui ne pensent pas comme nous, c'est susciter l'effort méthodique qui nous rapprochera de notre but essentiel, la conquête de l'être intérieur. N'est-ce pas la caractéristique de l'ordre spirituel que les richesses reçues du dehors n'y prennent de valeur véritable qu'une fois retrouvées et comme créées à nouveau ? Les thèmes d'imitation doivent se transformer en versions originales. Le salut est au prix d'une seconde naissance, qui seule ouvre le royaume de Dieu.»
De cette "seconde naissance" à laquelle toute l'humanité est conviée, il dit ailleurs que le "Discours de la méthode" de Descartes est le traité, encore valable pour tout le monde aujourd'hui
mourir avant de mourir , mourir à son "soi même fini" pour naître à nouveau à "soi même" comme "servant" de l'infini des Idées : c'est à dire en somme quitter l'Egypte pour accéder à la Terre promise qui est aussi terra incognita des Idées, c'est à dire des guerres et des aventures d'idées.
Car ma singularité si "précieuse", si inestimable, dans quelques années elle sera estimée pour ce qu'elle est : un néant. Le Mal, c'est la poursuite du néant, de la vanité..c'est ce que nous faisons tous !
So Fuzon call'd all together
The remaining children of Urizen:
And they left the pendulous earth:
They called it Egypt, & left it.
alors Fuzon rassembla le reste des enfants d'Urizen
et ils quittèrent la terre oscillante
ils l'appelèrent Egypte, et ils la quittèrent
(William Blake, Premier livre d'Urizen)
Publié par sedenion à 16:16:15 dans DIEU | Commentaires (0) | Permaliens
Le chapitre premier du "grand" livre (grand par l'intérêt philosophique exceptionnel , qu'Alain Connes a d'ailleurs salué dans la préface) de Lee Smolin : "The trouble with physics" ("Rien ne va plus en physique") est intitulé : "La révolution inachevée"
La révolution inachevée, ou incomplète, c'est la révolution copernicienne et newtonienne (si l'on se restreint à la physique; en philosophie, elle va de pair avec la révolution cartésienne puis spinoziste) des 16 ème et 17 ème siècle.
Le livre de Smolin n'est à ma connaissance pas (encore) en free access sur Internet, mais il existe un papier extrêmement important de Carlo Rovelli (qui trabaille avec Smolin) qui explique bien cet inachèvement et surtout essaie de donner des pistes pour y remédier :
The century of the incomplete revolution: searching for general relativistic quantum field theory :
http://arxiv.org/abs/hep-th/9910131
cet article mérite une étude approfondie et je ne le cite ici qu'à titre programmatique (pour travail futur), et pour les lecteurs intéressés par ce genre de chose : c'est à mon avis un papier qui mérite qu'on s'attarde un peu dessus (alors qu'il y en a tant qui ne méritent même pas 10 minutes).
Mais si l'on se reporte à la conclusion, il place bien l'inachèvement actuel (c'est à dire, disons le, l'enlisement de la physique mathématique depuis 25 ou 30 ans, depuis la dernière grande réalisation intellectuelle qu'est le modèle standard, dû au fait maintenant difficile à nier que la théorie des cordes n'a pas tenu ses promesses) dans la perspective de la révolution copernicienne, et se montre optimiste, espérant que les "manques" seront comblés, dans une future théorie faisant la jonction entre relativité générale et physique quantique, en un délai plus court que celui qui a séparé Copernic de Newton !
Il dit aussi, en conclusion, que cette théorie future , qui réalisera la "jonction" et comblera l'inachèvement, et qui aura l'actuelle relativité générale (qui marche tellement bien, et constitue par elle même une cathédrale conceptuelle grandiose) comme "limite classique" (classique = non-quantique), ne sera à son avis pas atteinte dans une "théorie de tout" (theory of everything : très à la mode il y a 20 ans) ou dans un Lagrangien "total", mais dans un cadre conceptuel entièrement neuf.
Cette quête de Rovelli correspond à ce que Smolin appelle, dans son chapitre 1, le premier des "cinq grands problèmes de la physique théorique" : le problème de la gravité quantique :
réunir la relativité générale et la théorie quantique dans une théorie unique, qui pourrait prétendre être la théorie complète de la nature
Rovelli et Smolin cherchent la solution dans la "gravité quantique à boucles".
Le second problème qu'indique Smolin est celui des "fondements de la mécanique quantique" : donner un sens à la théorie telle qu'elle existe actuellement, ou trouver une nouvelle théorie qui elle, aura un sens clair.
Car la mécanique quantique, si elle marche elle aussi extraordinairement bien au niveau des prédictions innombrables qu'elle permet, s'avère troublante pour l'esprit...Einstein n'était pas à l'aise avec elle , et Richard Feynman a fait à son propos une plaisanterie révélatrice et plus sérieuse qu'il n'y parait :
"si vous comprenez quelque chose à la mécanique quantique, c'est que vous n'avez rien compris à la mécanique quantique"
Ces deux esprits, Einstein et Feynman, à coup sûr deux physiciens géniaux, m'apparaissent comme l'exemple-type d'une polarité, ou peut être d''une dualité irréconciliable : Einstein est à la fois savant (physicien), et philosophe : il veut comprendre, et, influencé par l'étude de Spinoza, il est persuadé qu'il n'y a absolument rien qui est à jamais au delà , par principe, de la compréhension humaine, même si celle ci s'avère limitée actuellement et encore dans les langes. Aussi quand il ne comprend pas, Einstein est insatisfait mais ne s'avoue en aucun cas vaincu : il cherche à comprendre. D'où sa quête, en grande partie solitaire , d'une théorie qui remplacerait la mécanique quantique dans ce qu'elle a d'incompréhensible .... une quête qui a duré jusqu'à sa mort.
Alors qu'Einstein était un piètre mathématicien, et qu'il lui a fallu travailler (sur les tenseurs, la géométrie différentielle, etc...) énormément pour élaborer le versant mathématique de sa théorie, Feynman était très doué pour les mathématiques, tout au moins sous leur aspect calculatoire. Feynman se méfie de la philosophie, et de la "théorie", il cherche plus à trouver quelque chose (un calcul, extrêmement sophistiqué) pour que "ça marche"....et il a pour cela un génie étonnant (qui lui permet d'élaborer les diagrammes de Feynman par exemple). Il est aussi, comme Dirac, d'un athéisme extrême et provocateur (il a rompu très tôt avec le judaïsme de son milieu, comme son père d'ailleurs me semble t'il)
Einstein est avec Spinoza (son maître en philosophie) et Brunschvicg l'une de nos trois sources principales d'inspiration pour ce blog et sa recherche "religieuse". Il n'était en aucun cas un athée, ni d'ailleurs un "croyant" au sens des religions existantes, comme le montrent un florilège de ses citations à propos de son attitude religieuse, voir:
http://www.blogg.org/blog-64760-billet-citations_d_einstein_sur_la_religion-659639.html
Si j'en extrais celles-ci :
"Je crois au Dieu de Spinoza, qui se révèle dans l'ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Télégramme au rabbin Goldstein de New York, avril 1929)
Je ne peux pas imaginer un Dieu qui récompense et punit l'objet de sa création. Je ne peux pas me figurer un Dieu qui réglerait sa volonté sur l'expérience de la mienne. Je ne veux pas et je ne peux pas concevoir un être qui survivrait à la mort de son corps. Si de pareilles idées se développent en un esprit, je le juge faible, craintif et stupidement égoïste."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Comment je vois le monde / 1934)
"Cette conviction, liée à un sentiment profond d'une raison supérieure, se dévoilant dans le monde de l'expérience, traduit pour moi l'idée de Dieu."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Comment je vois le monde / 1934)
"J'affirme que le sentiment religieux cosmique est le motif le plus puissant et le plus noble de la recherche scientifique."
(Albert Einstein / 1879-1955 / Idées et opinions)
"L'escalier de la science est l'échelle de Jacob, il ne s'achève qu'aux pieds de Dieu."
(Albert Einstein / 1879-1955)
"A force de lire des ouvrages de vulgarisation scientifique, j'ai bientôt eu la conviction que beaucoup d'histoires de la Bible ne pouvaient pas être vraies. La conséquence a été une véritable orgie fanatique de libre pensée accompagnée de l'impression que l'Etat trompe intentionnellement la jeunesse par des mensonges. C'était une impression écrasante. Cette expérience m'a amené à me méfier de toutes sortes d'autorité, à considérer avec scepticisme les convictions entretenues dans tout milieu social spécifique : une attitude qui ne m'a jamais quitté, même si par la suite, parce que j'ai mieux compris les mécanismes, elle a perdu de son ancienne violence."
(Albert Einstein / 1879-1955)
"Ce que vous avez lu sur mes convictions religieuses était un mensonge, bien sûr, un mensonge qui est répété systématiquement. Je ne crois pas en un Dieu personnel et je n'ai jamais dit le contraire de cela, je l'ai plutôt exprimé clairement. S'il y a quelque chose en moi que l'on puisse appeler "religieux" ce serait alors mon admiration sans bornes pour les structures de l'univers pour autant que notre science puisse le révéler."
(Albert Einstein / 1879-1955 / "Albert Einstein : le côté humain" édité par Helen Dukas et Banesh Hoffman, lettre du 24 mars 1954)
"La science sans religion est boiteuse, la religion sans science est aveugle."
(Albert Einstein / 1879-1955)
alors il est clair que le "Dieu des philosophes et des savants", tel que nous le "définissons" ici en nous inspirant de Brunschvicg, est aussi le "Dieu" d'Einstein !
Je me trompe peut être mais je suis persuadé que Feynman aurait jugé très sévèrement (ou plutôt aurait ignoré, ou ridiculisé) les thèses qui sont endossées ici : il les aurait assimilées à ce qu'il a vitupéré comme "science du culte du Dieu-cargo" :
http://wwwcdf.pd.infn.it/~loreti/science.html
à tort bien entendu, à mon avis ! car notre attitude "religieuse" est tout à fait éloignée des balivernes mystiques, occultes, paranormales, et s'en tient à une fidélité rationaliste qui se veut totale (reste à savoir si elle y parvient !
). Pour nous, à la suite de Brunschvicg, Vacherot, Parodi, Fichte, Xavier Léon etc... le rationalisme est, dans sa dimension la plus haute, de nature religieuse, ne fût ce que par son "éthique de la connaissance" qui l'oblige à refuser toute compromission, toute facilité qui permettrait de se passer des "démonstrations qui sont les yeux de l'âme".
Bien entendu j'exagère et simplifie sans doute beaucoup à propos de Feynman, qui est lui aussi un géant de la science et donc de l'esprit....un homme admirable aussi, d'un humour (juif) qui nous manque sans doute ici, et je ne peux résister à rappeler cette boutade qu'il a prononcée sur son lit de mort, en 1988 :
"je n'aimerais pas avoir à mourir deux fois, c'est tellement chiant ("boring") !"
et puis si Feynman est, dans une certaine mesure, tel que je l'ai dépeint (mais encore une fois en simplifiant beaucoup) il me faut tout de suite ajouter que l'humanité a besoin de gens comme lui : en 1986 il a dirigé l'équipe d'ingénieurs qui ont été chargés d'expliquer l'accident de la navette Challenger, et il s'est acquitté à merveille de cette tâche difficile... j'ajouterai aussi, mais là c'est moins admirable à mon avis, qu'il a participé au projet "Manhattan" de construction de la première bombe atomique, en 1943-45, et que sa virtuosité mathématique (calculatoire) a rendu de grands services.
Si l'on admet la "dualité" qui vient d'être évoquée, Feynman est le représentant de l'empirisme et du pragmatisme anglo-saxon, allié à une conception de la mathématique non comme pensée mais comme calcul formel permettant que "ça marche" (et assurant ainsi à l'espèce humaine des possibilités de manipulation illimitées sur la nature, sans déboucher sur une "compréhension" qui de toutes façons est un rêve); Einstein est celui du rationalisme continental (germanique-européen). Mais ne peut on retrouver dans cette dualité, ou polarité, le débat qui selon Michel Bitbol oppose, sur le sujet de la mécanique quantique, les empiristes et les réalistes ? voir la thèse de Bitbol sur la déduction transcendantale de la mécanique quantique :
http://pagesperso-orange.fr/michel.bitbol/transcendental.html
qui commence par :
"The debate on the interpretation of quantum mechanics has been dominated by a lasting controversy between realists and empiricists. The basic tenet of realists is that quantum mechanics tends to describe (either completely or incompletely) an intelligible reality underlying the phenomena. By contrast, some of the most consistent empiricists have considered quantum mechanics as a mere formal device enabling one to account as economically as possible for the statistical regularities of phenomena defined relative to certain experimental devices described in classical terms. As for physicists, they have often tried to combine some fragments of an ontological discourse with empiricist or positivist professions of faith "
Ainsi ce qui aurait manqué à Einstein pour rompre définitivement avec le "réalisme" (qu'il aurait hérité des résidus dogmatiques et "euclidiens" dépassés du spinozisme) c'est l'étude de Brunschvicg et de l'idéalisme philosophique.
Un idéalisme transcendantal (kantien) que Bitbol revendiquerait mettrait au travail dans sa thèse ci dessus... bref il suffirait de lire Bitbol pour trouver la solution du second problème de Smolin ?
mais souvenons nous que Brunschvicg nous a mis en garde contre certaines conceptions de l'idéalisme se réclamant de Kant, et contre certaines tentatives "logicistes" consistant à "dériver" tout ce qu'il est envisageable de connaître de systèmes d'axiomes ou de "principes"...
or c'est ici qu'apparait un autre problème, celui de la rigueur et des fondations mathématiques, signalé dans toute sa gravité par E Rosinger, par exemple dans les extraits de forums scientifiques suivants :
http://www.lns.cornell.edu/spr/2003-11/msg0056333.html
http://www.lns.cornell.edu/spr/2003-12/msg0057096.html
et dans son article "Deficient mathematical models of quantum theory" :
http://arxiv.org/PS_cache/quant-ph/pdf/0510/0510138v1.pdf
Nous y apprenons que Von Neumann, l'un des fondateurs de la physique quantique mathématique, a "confessé
qu'il ne "croyait plus au formalisme des espaces de Hilbert pour la mécanique quantique" (celui que Bitbol tente de "dériver transcendantalement").
Rosinger montre que ce formalisme est mathématiquement déficient par manque de rigueur et inconsistance : en effet, en se restreignant au modèle le plus simple d'un mouvement sur un ligne à une dimension, où l'espace de Hilbert de référence ("state space") est L2 (R), les cours élémentaires d'analyse fonctionnelle montrent que ni l'observable de position X ni celui de moment P (qui sont des opérateurs auto-adjoints dans le formalisme hilbertien qui est le premier inventé par Von Neumann) n'ont de vecteurs propres et de valeurs propres dans L2 (R) (fonctions de carré intégrable) :
"Now, any better first course in Linear Functional Analysis will point out
that neither the position observable X, nor the momentum observable P have
eigenvectors in the state space L^2(R). Thus they cannot have eigenvalues
either, see for instance the popular book of E Kreyszig, "Introductory
Functional Analysis with Applications", Wiley, New York, 1978, pp. 565 and
569.
This certainly contradicts the usual axioms of Quantum Mechanics, since it
follows that within the given state space L^2(R), such basic observables
like position X and momentum P simply cannot be observed, as they fail to
have eigenvalues !"
pour résumer : les "observables" de position et de moment (les deux observables basiques) ne peuvent pas être mesurés, si l'on s'en tient à la rigeur du formalisme (puisqu'un résultat de mesure d'un observable ne peut être qu'une valeur propre de l'opérateur correspondant )!!!
On doit à Von Neumann deux autres formalismes mathématiques de la mécanique quantique : celui des C*-algèbres et celui de la "logique quantique".
Mais ils sont entachés d'une déficience par rapport à celui des espaces de Hilbert, qui est le premier : c'est en celui ci seulement que la fonction d'onde ψ (à valeur complexe) était susceptible d'être interprétées (interprétation du type "Max Born") comme densité de probabilité de la "particule" dans l'espace d'état : la densité de probabilité qu'a la particule de se trouver dans une région infinitésimale autour de "x" est le carré du module de ψ(x) : ιΨ(x)ι2
D'après Rosinger ces déficiens mathématiques ("basic failures") ne sont pas évoquées dans des textes pourtant réputés pour leur rigueur conceptuelle, comme par exmple le livre de Haag : "Local quantum physics". Et la mécanique quantique est la seule théorie physique à être entachée de déficiens aussi graves, qui touchent à la rigueur mathématique et donc conceptuelle.
Rosinger pense que si elle marche si bien, c'est à cause d'artifices de calcul formels et de "bonnes intuitions" (???!!!):
"Quantum Mechanics
happens to be the only basic theory of physics which does not have a
rigorous enough mathematical model, although it has several such models.
Physicists nevertheless manage to deal with this situation due to various
purely formal or symbolic devices and their manipulations, based on what
usually goes by the name of "good physical intuition". "
Là encore la théorie des catégories propose des alternatives, à la fois théoriques et formelles : dans son article Rosinger cite les travaux de Coecke et Abramsky:
http://arxiv.org/abs/quant-ph/0402130
http://arxiv.org/abs/quant-ph/0510032
http://arxiv.org/PS_cache/arxiv/pdf/0808/0808.1023v1.pdf
http://arxiv.org/PS_cache/cs/pdf/0207/0207057v2.pdf
basés sur les "catégories fermées compactes", mais d'après Rosinger ces cadres mathématiques sont encore entachés des mêmes déficiences que le second et troisième modèle de Von Neumann : impossibilité de caractériser un espace de configuration (correspondant à l'espace abstrait de Hilbert du premier modèle de Von Neumann)et d'interpréter une fonction d'onde comme amplitude de probabilité relative à une "localisation" dans l'espace de configuration.
Dans un autre article ravageur :
http://arxiv.org/abs/quant-ph/0408191
Rosinger s'en prend aux théorèmes de Von Neumann, Gleason et Kochen-Specker concluant à l'impossibilité des théories à variables cachées. Cette fois ses arguments ne sont pas mathématiques mais physiques. Il remarque aussi que les théories bohmiennes réfutent par leur existence même l'impossibilité affirmée par les dits théorèmes.
J'ai toujours cru (et crois toujours) que le livre de Haag était très rigoureux, mais il existe à propos du formalisme hilbertien un autre livre, très réputé et dont rosinger ne parle pas , celui de Prugovecki : "Quantum mechanics in Hilbert space"
On le trouve chez Dover, à prix très modique donc ...
on peut aussi le télécharger gratuitement sur le site suivant, avec tout un tas dautres livres sur la théorie quantique des champs, mais hélas le texte est difficilement lisible :
Webpage de Prugovecki avec des articles téléchargeables :
http://individual.utoronto.ca/prugovecki/
Le livre "Quantum mechanics in Hilbert space" est aussi en Googlebooks, afichage d'extraits limités...cela peut permettre de corriger les passages illisibles provenant du site de téléchargement :
Publié par sedenion à 18:19:17 dans Quantum mechanics | Commentaires (0) | Permaliens
Ayant retrouvé depuis peu mon vieil exemplaire du livre de Blumenberg : "Le rire de la servante de Thrace", je ne peux résister à l'envie de livrer ici un florilège de quelques citations de ce livre qui de toutes façons est digne d'une étude et d'une analyse beaucoup plus approfondies.
L'histoire apparaît pour la première fois, semble t'il, dans une fable d'Esope (où il n'est pas encore fait mention de Thalès ni d'une servante de Thrace, mais d'un "passant" attiré par les gémissements de l'astronome (astrologos) tombé dans un puits, et qui le réprimande dans un discours moralisateur; fable accompagnée de cet epimythion :
"on pourrait adresser cette fable (logos) à ceux qui se vantent d'accomplir des prodiges, sans pouvoir s'acquitter des tâches les plus communes"
C'est Socrate qui dans le Théétète applique cette histoire à Thalès de Milet et "invente" (??) une servante de Thrace :
"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds"
et comme l'exige le genre de la fable auquel il se réfère, il ajoute aussi tôt cette "morale de l'histoire" :
"Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place"
Et Blumenberg de signaler que dans le contexte platonicien, le point de référence de cette histoire n'est pas thalès mais Socrate lui même !
Il analyse les variations de cette histoire au cours des siècles, qui sont très nombreuses, mais restent soumises à un invariant interprétatif : le rire de la servante reste le signe d'une incompréhension de la vie quotidienne et du "sens commun" face à l'étrangeté de la théorie.
Mais il reste une ambiguïté difficile à clarifier : cette tension oppose t'elle le sens commun à la science, ou bien à la philosophie ?
difficulté cruciale pour nous, qui pensons que la philosophie a pour mission de "ramener à l'unité" les héros de la pensée pure que sont les mathématiciens (ou les savants) qui ne se contentent pas d'une "unification facile et à la portée du premier venu" (celle, en somme, du bon bourgeois ou paysan qui a SA femme, SA maison et SON dieu, qu'il croit universel) mais poussent à l'extrême incandescence le mouvement (commun à nous tous) du "se perdre dans le multiple" (puisqu'il est "plus moral de se perdre soi même que de se conserver" d'après la version dûe à Thomas Mann de la "servante de Thrace", à savoir Clawdia Chauchat dans "La montagne magique") jusqu'à .... jusqu'à .. traverser la mer et aborder aux rives du Néant?
beaucoup plus loin, beaucoup plus : jusqu'à élaborer une théorie de la multiplité pure !
Reste que ce blog s'appelait à l'origine : "Dieu des philosophes et des savants" : la philosophie consiste à purifier les conceptions communes de Dieu à l'oeuvre dans les différents cultes religieux, y compris monothéistes, que le savant accaparé par ses difficiles et harassants labeurs "dans le champ du multiple" n'a pas la possibilité de "redresser" en "donnant un sens plus pur aux mots de la tribu".
Or il se produit ici un phénomène étrange : lorsque j'ai changé le titre pour l'actuel, "Le rire de la servante de Thrace", j'avais certes souvenir du livre de Blumenberg, et de son thème général, mais pas de son interprétation "religieuse" qui est la suivante, et qui dit en fait l'essence même de ce vers quoi pointent ces simples mots : "Dieu des philosophes et des savants" :
"peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts"
ce sont les mots de Blumenberg page 160...et il est encore plus clair au premier chapitre, page 15 :
"ce que l'astronome devait voir pour assurer la pérennité de sa science nous pouvons le découvrir ; ce qu'il a vraiment vu pour être captivé par sa theoria, nous ne le savons pas..pour la servante de Thrace qui voit le Milésien marcher dans la nuit dans une posture particulièrement inadaptée, l'hypothèse la plus vraisemblable est qu'il était à ce moment en train d'honorer ses dieux. Alors il est légitime qu'il trébuche car ses dieux n'étaient pas les bons...pour elle il n'y avait pas de dieux de son pays dans la direction où Thalès dirige son regard, vers le ciel étoilé. Ils étaient là où le Grec devait ensuite tomber.C'est pourquoi il lui fut permis de ressentir une joie maligne"
Notre hypothèse (ou plutôt notre "axiome") est qu'il ne s'agit pas ici d'un "combat entre dieux" mais de l'entrée en scène dans l'Histoire du "Dieu des philosophes et des savants" (formulation maladroite d'ailleurs de ma part): c'est "cela" (qui n'est pas un "vu", un spectacle) qui a "captivé" l'astronome-mathématicien-philosophe, et que ne peut absolument pas comprendre la servante thrace (ou qui que ce soit : dans d'autres versions c'est un homme égyptien !); le Dieu des philosophes et des savants ne s'oppose pas aux "dieux" en tant que "plus fort", ou "plus vrai", ou "véritable" (ce qui est le cas du "Dieu" du monothéisme par rapport aux dieux décrétés faux du paganisme). Le gouffre qui sépare les "deux mondes" (grec-moderne, ancien-oriental) est celle entre la recherche rationelle et les cultes collectifs...
D'ailleurs plus loin dans le livre, se référant à l'interprétation dans l'hégélianisme d'Eduard Gans de l'histoire comme symbolisant l'apparition du monde grec, c'est à dire occidental, comme monde de la théorie, de la science et de la philosophie, comme monde où l'universel prend sens donc (à l'inverse de ce que dit Badiou qui voit la fondation de l'universalisme chez Saint Paul):
"la servante de Thrace n'est certes pas une orientale mais elle vient de la zone de contact entre Europe et Orient et doit représenter l'instant, fixé par l'anecdote, de la séparation des mondes"
Et il précise que l'oriental n'est pas (encore) déchiré, scindé en deux (esprit/nature)....aussi la première philosophie ne peut elle être qu'une philosophie de la nature
Or, s'il est vrai que nous vivons actuellement la fin de l'Occident (comme le répètent avec complaisance les gazettes, nous parlerons quant à nous plutôt d'assomption de l' Europe, avec Abellio), cette petite fable s'avère d'une importance cruciale ! et c'est bien notre opinion....
Heidegger a quant à lui exhumé la "petite histoire du Théétète de Platon" dans un cours de 1935-36 sur la question de la chose (publié en 1962). Et il y poursuit ce que Nietzsche avait commencé : faire jouer science et philosophie l'une contre l'autre. La science est rabattue sur le Gestell, l'arraisonnement du monde dans le dispositif technico-commercial et son hybris sans limite ni frein. La philosophie est "ce qui s'avère sans utilité " dans le monde du nihilisme et de l'arriasonnement, et qui doit donc provoquer le rire : la chute du philosophe est devenue le critère dde ce qu'il se trouve sur la bonne voie. Heidegger dit ceci :
«C'est pourquoi nous devons définir la question : "qu'est ce qu'une chose ?" comme étant de celles qui provoquent le rire des servantes »
Alors bien sûr, nous autres, petites taupes, petits êtres souterrains, Hans Castrop au petit pied fourchu, nous ne sommes pas dignes de dénouer le lacet de ces géants de l'Esprit que sont Heidegger et Nietzsche.
aussi nous pardonnera t'on sans doute de nous réfugier, pour élever une timide protestation (qui n'a rien à voir avec les protestations moralisatrices suite aux révélations de Farias), sous le parapluie de cet autre géant qu'est Husserl : le philosophe (c'est à dire, pour Husserl, le phénoménologue) ne méprise aucunement les servantes, pas plus d'ailleurs que les prostituées, c'est bien la moindre des choses si comme nous le croyons le Christ (et non pas Jésus-christ, ce dieu païen qui n'est autre que Dionysos qui a finalement réussi à monter sur l'Olympe pour s'y installer à la droite de Zeus-Allah) est l'Idéal du philosophe, le "Summus philosophus" (Spinoza):
"il ne peut leur dire que ce dont elles devraient dire à leur tour qu'elles l'avaient vu , mais n'avaient pas pu le dire"
et quelques lignes plus loin, à propos de la phrase de Heidegger :
"du point de vue phénoménologique du rapport entre monde de la vie et essentialité, ceci devient une phrase d'une arrogance incroyable"
Certes ! mais nous devons ajouter que nous apprécions l'arrogance, quand elle est véritable (ce qui exclut les petits gnômes de ce qui se donne actuellement pour pensée).
Husserl est certes ici l'un de nos inspirateurs, mais nous préfèrerons, pour finir, nous référer encore une fois à Brunschvicg, qui évoque aussi la "petite histoire" dans le "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", à propos du lancinant problème de la "chute du platonisme dans la mythologie" qui a pour notre époque des conséquences gravissimes :
"la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)"
et Brunschvicg, qui n'a jamais peur de regarder le soleil, ou plutôt l'abîme, en face, de préciser un peu plus loin :
"s'il est décevant d'attendre que la justice procède spontanément de la sagesse, et s'il est pourtant interdit de désespérer du salut de l'humanité, il faudra, bon gré mal gré, consentir à se placer en dehors du centre lumineux de l'intelligence, et se résigner à escompter les moyens de fortune grâce auxquels peut être on verra converger vers l'hégémonie de la sagesse les conditions de la réalité physique et sociale"
ou, en d'autres termes, ceux du Zarathoustra de Nietzsche : il faut que le philosophe accepte de descendre du sommet lumineux de l'unité, de décliner , par amour de l'humanité !
admirez le "peut être" ! il prend tout son sens pour nous, pauvres ombres du 21 ème siècle, qui savons ce qu'il en est advenu de tous les "moyens de fortune" : communisme, capitalisme, démocratie, ou théocraties....
et nous autres, nous qui ne pouvons pas décliner puisque nous ne sommes pas encore montés ?
Eh bien, si du moins nous ne nous tuons pas, ce qui semble t'il s'avère être vrai (pour aujourd'hui, et donc aussi pour demain si comme je le crois l'orientation spirituelle sincère dure un peu plus longtemps qu'une gueule de bois, ou que "plaisir d'amour") : il nous faut faire l'effort (gigantesque) de travailler en vue de rejoindre le "centre lumineux de l'intelligence" , pour, peut être , plus tard, descendre, décliner, et escompter d'autres moyens de fortune....
plus simplement encore : il nous faut préférer les leçons de mathématiques aux parties de bridge ou aux leçons de tennis (allusion à ce que raconte Raymond Aron de la terrible mort dans le désespoir de son frère, ancien champion d'avant guerre : "il avait préféré les leçons de tennis à celles de mathématiques")
Publié par sedenion à 19:29:31 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
Continuant avec la journée consacrée à Brunschvicg le 6 février ..... il est inévitable de rencontrer certaines apories dans sa pensée, qui peuvent se lire au niveau "religieux" (qui faisait l'objet des exposés du matin, ceux de Worms, Le Lannou et Simha) comme au niveau "épistémologique" touchant à la philosophie des sciences (exposés de l'après midi).
La méthode brusnchvicgienne peut se résumer ainsi : analyser les mots pour y rencontrer le niveau (supérieur, car plus profond) des idées, sous la forme d'un conflit, d'une aventure qui est une guerre d'idées.
On a déjà cité précédemment le conflit qui naît à propos du mot "Dieu", ce qui est d'ailleurs le thème principal de ce blog... ajoutons y cet extrait du chapitre "Dieu" du livre "Héritage de mots, héritage d'idées" :
"Dieu ne naîtra pas d'une intuition tournée vers l'extérieur comme celle qui nous met en présence d'une chose ou d'une personne. Dieu est précisément ce chez qui l'existence ne sera pas différente de l'essence ; et cette essence ne se manifestera que du dedans grâce à l'effort de réflexion qui découvre dans le progrès indéfini dont est capable notre pensée l'éternité de l'intelligence et l'universalité de l'amour. Nous ne doutons pas que Dieu existe puisque nous nous sentons toujours, selon la parole de Malebranche, du mouvement pour aller plus loin jusqu'à cette sphère lumineuse qui apparaît au sommet de la dialectique platonicienne où, passant par dessus l'imagination de l'être, l'unité de l'Un se suffit et se répond à soi-même. Méditer l'Être nous en éloigne ; méditer l'unité y ramène."
Or l'acte de "se tourner vers le dedans, en méditant l'Un (théorie des catégories) plutôt que l'Etre (théorie des ensembles) , par la réflexion, entraîne inévitablement vers la guerre et le déchirement intérieur, si du moins cet effort est poussé assez loin.
Doit on voir là l'origine "spirituelle réelle" de la notion de jihad, "grande guerre sainte" intérieure par opposition à la petite guerre sainte extérieure selon un Hadith de l'Islam ?
sans doute, mais en ajoutant tout de suite que le "jihad an-nafs" proposé par l'Islam n'atteint pas au niveau de profondeur requis par la religion philosophique : car elle se borne à la lutte contre les pulsions animales, qui si elle n'est pas dépassée et intégrée dans une "guerre d'idées" plus vaste (à l'aide de l'investigation des sciences transcendantales) aboutit à peu près certainement à l'inverse de ce qu'elle vise, c'est à dire à une explosion des pulsions de fornication (cf les "exploits" ignobles du prétendu Prophète de l'Islam avec des petites filles) ou de massacre (idem : massacres des juifs de Médine, etc...). La même analyse peut d'ailleurs être conduite concernant les autres religions et leurs prétendues "morales" à base d'interdits dogmatiques.
Le moteur de la philosophie pratique de Brunschvicg, comme de celle de Spinoza et de Fichte ("Brunschvicg est notre Fichte national", a dit un intervenant), qui sont les deux penseurs qui lui sont le plus proches, plus même que Descartes, ce moteur est la puissance de la pensée (exposé de Mr Le Lannou). Aussi cette pratique est elle d'allure et de nature entièrement "théorique", spéculative.
C'est la puissance de la pensée, particulièrement évidente dans la pensée mathématique, qui doit nous libérer du fini, nous "définitiser".
De manière analogue, Fichte, dans "Initiation à la vie bienheureuse" (Anweisung zum seligen Leben) indique t'il l'organe de la vie bienheureuse, la vie véritable, la vie divine, dans ce que nous possédons tous : la pensée.
La seule différence est que Brunschvicg accorde beaucoup plus d'importance que Fichte à la mathématique et à la science, mais cela est facilement explicable : Brunschvicg vient après Galois et Cantor et en même temps qu'Einstein et les premiers développements de la physique quantique.
Seulement , si l'idéalisme (brunschvicgien) doit être ce qu'il doit être, c'est à dire puissance de métamorphose, de transformation intérieure (réalisant véritablement ce que promettent les religions et les divers ésotérismes, mais ce sont là des promesses qu'ils ne tiennent pas) , il faut qu'il passe par un appel à la guerre : dénonciation de l'amour du fini, appel à surmonter et défaire la finitude, ce qui veut dire : à cesser de se complaire dans la finitude.
Cet appel prend tout son sens aujourd'hui, en nos temps où la philosophie, qui devait être l'instrument de notre libération (de notre indifvidu fictif et fini) et de notre déification (c'est à dire en fait de notre humanisation complète) est devenue "porte parole de l'amour du fini", rompant avec la recherche du "Vrai Bien" spinoziste.
Lachelier, qui a beaucoup influencé Brunschvicg, avec Lagneau et Boutroux, dit dans son cours du la logique de 1888 : "la conscience de soi enveloppe la conscience du tout".
encore une fois ce terme "enveloppe", spinoziste et brunschvicgien, analysé dans un article précédent...
contre quoi est dirigée cette "guerre" ? contre nous mêmes, d'une certaine façon, contre la "captation de la puissance de la pensée par l'amour de soi, l'amour du fini". Il s'agit de se déprendre de soi.
Mais c'est ici qu'interviennent les apories, la ambiguités, les difficultés à "passer le gué", très finement analysées par Mr Le Lannou dans l'exposé du matin :
que signifie se totaliser ? s'universaliser ? s'illimiter ? se déprendre entièrement de soi même ? est il possible à un homme "vivant" de "déposer entièrement sa finitude" ? quel devient le "statut" de ce "nouvel homme" ? et qui doit entreprendre cet effort pour se libérer ?
Or la position de Brunschvicg est très claire, et elle consiste à refuser le "dépassement de l'humain comme tel" dans ce qui ne saurait être pour lui qu'histoires à caractère mythologiques. Il s' oppose ainsi au "second Fichte", de manière peut être trop tranchée d'ailleurs.....
mais le point commun de sa pensée avec celle de Fichte est l'insistance sur la notion d'effort, de tâche infinie (correspondance aussi avec Maine de Biran et Husserl).
L'homme est double, et déchiré. Il doit accepter le fait que l'aspiration de la conscience à l'indétermination n'aboutira jamais complètement : l'homme concret, l'homme vivant, ne saurait rompre avec toutes ses déterminations.
La déification est un processus infini, interminable donc : la définitisation, c'est la fidélité à l'esprit, l'effort incessant et interminable de se "déprendre de soi comme individu, individu forcément fini".
Nous avons cru pouvoir déceler une analogie de ces apories "religieuses" avec celles du niveau "épistémologique", étudiées dans les exposés de l'après midi et notamment dans celui d'Elie Düring sur "réciprocité et relativité".
Elles naissent d'une tension entre relation et unité chez Brunschvicg : la théorie (einsteinienne) de la relativité restreinte est interprétée philosophiquement par lui sous la forme d'un "plan de coordination rationnelle", mais qu'il refuse de dépasser dans une totalisation, une unification complète de l'Univers , dans un point de vue de Dieu qui serait une totalisation inacceptable par la raison car contradictoire : la théorie mathématique de la relativité ne garantit que la coordination des mesures, mais il est impossible à un sujet (humain, nous n'en connaissons pas d'autres, et ne pouvons parler que de ce qui prend sens pour la conscience) de "sortir de son propre système de coordonnées" pour "surplomber tous les systèmes de coordonnées".
en fait cela semble possible, mais par un artifice mathématique que Brunschvicg, proche en cela de Berson, refuse d'ontologiser en une "point de vue de Dieu" : il évite ainsi le glissement de certaines interprétations de l'espace-temps de la Relativité générale comme un "Tout" où le Temps serait en quelque sorte gelé.
Nous ne pouvons pas "sortir du Temps", comme cela se produit dans les récits de voyages temporels dans les récits de science fiction , ou dans des contes comme "Le club des haschichins" de Théophile Gautier.
Selon Elie Düring, Brunschvicg reste et nous laisse dans l'entre-deux, en se contredisant à des années de distance : dans les années 1910 il restreint la portée de la réflexion à celle du "plan de coordination rationnelle", dans les années 1927 (dans le Progrès) il adopte une nouvelle posture et semble vouloir dépasser ce niveau restreint ... à creuser !
En tout cas certains travaux récents à base de théorie des faisceaux ("sheaf theoretical"), ceux d' Elias Zafiris ou d'Anastasios Mallios notamment, dans le domaine de l'application de ce qu'ils appellent "abstract differential geometry" à la théorie des observables quantiques, semblent très prometteurs pour cette étude de la "coordination rationnelle des perspectives" : car un faisceau n'est rien d'autre qu'une telle coordination , et peut être la nature catégorique de ces instruments mathématiques peut elle aider la compréhension et la réflexion à surmonter les difficultés naissant de la géométrie pseudo-riemannienne et riemannienne "normales" en relativité générale...
le livre à étudier sur ces outils est celui de Mallios : "Geometry of vector sheaves". Il est en "extraits limités" sur Googlebooks :
quelques travaux de Zafiris et Mallios sur Arxiv :
http://arxiv.org/find/gr-qc/1/au:+Zafiris_E/0/1/0/all/0/1
http://arxiv.org/find/gr-qc/1/au:+Mallios_A/0/1/0/all/0/1
http://arxiv.org/PS_cache/gr-qc/pdf/0405/0405009v2.pdf
un livre de Mallios sur Googlebooks :
Publié par sedenion à 15:40:50 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
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"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)
" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")
L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient
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