• Cette observation fulgurante de Brunschvicg, tirée du chapitre final de "Raison et religion", me fait toujours le même effet, à chaque fois que je la lis ou que j'y pense : "sensation" contradictoire de feu et de glace, mais sensation intellectuelle, non pas vitale ni psychique ; c'est d'ailleurs la raison pour laquelle je la fais figurer en présentation du blog, et j'ai eu le plaisir, lors de la journée Brunschvicg du 6 février dernier, de constater que je ne suis pas le seul à ressentir cet effet, puisque Frédéric Worms l'a citée de manière admirative, ce qui a conduit un autre conférencier à souhaiter la publication d'un florilège de ces citations de Brunschvicg, qui orientent l'esprit de manière si spécifique et si profonde. La voici, cette citation :

    «Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale ? »

    Je décèle deux mouvements contraires dans cet admirable concerto philosophique de deux lignes: Brunschvicg joue d'abord "profil bas" , pour ne pas attaquer trop durement Bergson, qu'il admire....mais nous savons bien que l'espérance, la vie, la mort, ne représentent pas pour lui le domaine primordial : aussi se modère t'il prudemment, avec le "il est malaisé de décider"...pour un peu, on se croirait chez un nouveau philosophe à la BHL : crises et chochottements !Mort de rire

    Mais voici que le Brunschvicg véritable reprend le dessus, aussitôt après le "mais" : la forme interrogative : "n'est il pas assuré ...?" est là encore une concession à la politesse bourgeoise qui convenait à l'époque à ses lecteurs , nous sommes dans les années 30... mais en réalité, ce que veut dire Brunschvicg, en bon cartésien, et aussi en bon mathématicien, c'est que l'espérance, "ce qui est malaisé à trancher", voire impossible, ce qui se discute toujours, ce pour quoi on peut toujours trouver le pour et le contre, tout cela ne concerne pas le philosophe , tout au moins au niveau de la vie spirituelle, celui de l'engagement de toute une vie : c'est la certitude qu'il nous faut !

    Cette phrase peut donc se retraduire ainsi, mais évidemment elle y perd toute sa fulgurance :

    Il est certain, d'une certitude apodictique, qu'il existe une voie , et une seule, pour sortir de l' enfer de la Nature et de la vie naturelle, damnation qui est le lot de tous les vivants,  et s'établir dans l'éternité véritable, qui est immanence radicale de l'esprit à lui même, identité de l'essence et de l'existence, et n'a absolument rien à voir avec cette fausse éternité, imaginative et délirante, que serait une "vie" , ou l'analogue d'une vie, qui ne finirait jamais !

    notons d'ailleurs que cette "éternité" ne serait pas symétrique : elle s'étendrait indéfiniment dans le futur, mais dans le passé serait bornée par la naissance. C'est ce qui a conduit certains pseudo-penseurs à enfourcher le cheval de la réincarnation......

    Cette déclaration de Brunschvicg est bien proche de celles du Bouddha, qui lui aussi affirme à ses disciples qu'il connait le remède aux souffrances du Samsâra, la voie de la méditation et de l'action qui mène à la délivrance, au Nirvana...mais la voie philosophique, que nous appelons ici celle de la mathesis, est entièrement différente de toutes les voies orientales, qui certes peuvent avoir leurs bienfaits, mais ne sauraient être valables pour nous autres qui venons après Descartes et Copernic, qui ont définitivement fait descendre la Vérité du ciel en terre.

    L'armée des vivants ? mais il ne peut y avoir UNE armée des vivants, puisque par définition les vivants sont en lutte perpétuelle pour la survie.

    Inutile de se voiler la face : la Nature n'est pas une mère bonne, mais une cruelle marâtre qui encourage ses enfants à se battre à mort et à s'entredévorer. Et Schopenhauer fait observer très justement que la thèse leibnizienne du "meilleur des mondes possibles" doit être inversée : le monde, la Nature, ce que nous n'avons pas fait, est la pire nature possible compatible avec l'existence d'êtres vivants. Pire au sens de dureté des conditions de vie et souffrance pour les vivants, en moyenne...car bien sûr, les forts, les gagnants du jeu de la vie, ont des conditions de vie nettement plus facile que la moyenne. N'est ce pas, Monsieur K. ? n'est ce pas Monsieur Julien D. ?Clin d'oeil et le groupe de rap américain Fifty Cent traduit cette situation de manière limpide : "get rich or die trying". Telle est le domaine de la vie, c'est à dire de la lutte pour l'existence :  la Nature.

    Nous aimons nous promener en forêt, n'est ce pas, tous autant que nous sommes, écologistes ou non....comme il est bon de s'enfoncer dans l'ombre profonde des arbres centenaires, avec la bien aimée à son bras, écoutant le chant si poétique des oiseaux, les douces colombes, la tourterelle, l'alouette qui monte vers le ciel, ces oiseaux que tous les poètes ont chanté.... et c'est alors que les amants, faisant quelques pas vers la grotte de verdure où ils pourront abriter et cacher leurs amours "naturelles", se souviennent des beaux vers de Lamartine : "O Temps suspend ton vol !"

    mais voici que les philosophes arrivent pour gâcher ce beau pique nique : Brunschvicg d'abord, qui déclare qu'entre Dichtung et Warheit, entre poésie et vérité, il faut choisir; et Schopenhauer, qui voit en ces forêts si douces aux amants le domaine du meurtre, où "le lierre s'enlace à l'arbre pour lui sucer son sang, sa sève". Et les poétiques oiseaux, ils sont d'une rapacité et d'une méchanceté inimaginable, car ils passent leur temps à chercher leur nourriture.

     Et d'ailleurs, je vais essayer de ne pas devenir inconvenant, mais que fait d'autre la bien aimée à son amant que le lierre à l'arbre, sous la cachette de verdure propice aux ébats et aux transports de Vénus ? Mort de rire c'est ici le lieu de faire un petit salut amical a Abe Sada, cette geisha japonaise qui en 1936 à Tokyo a étranglé son amant (qui était d'accord) , lui a tranché les parties intimes et a erré plusieurs jours, ayant son "trophée" en "lieu sûr" Mort de rire, avant d'être arrêtée. Aux policiers et juges éberlués et secrètement admiratifs, elle a déclaré qu'elle avait tué par amour, pour avoir son amant éternellement pour elle et avec elle, malgrés la mort inéluctable, et qu'elle connaissait maintenant le bonheur absolu, car elle était certaine qu'il était avec elle pour l'éternité. Elle est morte bien plus tard, vers 1989. Et elle a donc pu voir le film "L'empire des sens" (Ai no corrida : la corrida de l'amour) sorti en 1976, qui raconte son histoire..

    http://en.wikipedia.org/wiki/Sada_Abe

    Telle est l' armée des vivants ! Ah l'amour, l'amour, le saint amour qui meut les cieux...quel blasphémateur voudrait s'en prendre à ce dieu si cher au coeur des hommes et des femmes ?

    mais après tout nous devons être tolérants : peut être est ce la voie d'Abe Sada qui est la bonne pour accéder à l'éternité, et pas la voie de la mathesis ? si vous en êtes persuadés, en tout cas, ne perdez plus votre temps à lire ce blog écrit par et  pour des petits rationalistes frustrés et mesquins, privilégiant la pensée sèche et morte par rapport aux "élans du coeur et du corps", et dont se moquent les belles servantes thraces, avant d'aller danser enlacées aux bras de l'amant du jour...Mort de rire

    L'armées des vivants ne saurait exister : il y a des armées de vivants, contingentes, se formant au gré des alliances temporaires, dans la lutte perpétuelle pour la survie.

    Et tout ce qui vient atténuer les duretés de cette lutte vitale, les "droits de l'homme" par exemple vient d'une autre sphère : celle de l'esprit.

    L'armée des esprits, elle, ne saurait par contre être qu'unique... elle n'existe pas d'ailleurs, et n'existera jamais, ce serait l'humanité réconciliée, ayant échappé aux contraintes de la nature (extérieure, mais aussi intérieure : pulsions, sentiments, élans du coeur, envie de tuer le bien aimé, ou la bien aimée, pour le ou la posséder "éternellement") et de la vie, et unifiée non pas sous le règne de l'Esprit (formulation de forme trop monothéiste-religieuse) mais tout simplement dans l'esprit.

    Elle n'existera jamais dans le temps, et Brunschvicg nous en prévient d'ailleurs, car il ne saurait être question pour la philosophie de parler d'autre chose que des conditions actuelles, et d'ailler ainsi faire un tour à "Coucouville les nuées", comme dit Schopenhauer, ou dans le "Monde intelligible et transcendant".

    Et dans les conditions d'existence humaine incarnée, il y aura toujours des esprits, incarnés dans des corps, toujours susceptibles donc de recommencer la guerre vitale, ne fût ce que pour souffler la bien aimée du voisin...

    Et pourtant....et pourtant la certitude promise par Brunschvicg n'est pas une illusion, car toute illusion est de l'ordre du vital, et il y a un domaine qui n'est pas de l'ordre du vital, qui est supérieur au domaine de la nature et de la vie : l'ordre de l'esprit.

    il n'y a rien au dessus : pas de Dieu personnel, pas d'ordre de la charité : "l'esprit se refuse au Dieu du mystère comme au Dieu des armées" dit encore Brunschvicg (les armées, ce sont les armées de vivants).

    Il n'y a rien au dessus, parce que c'est l'esprit qui devrait abdiquer sa souveraineté pour "reconnaître" cet "au delà" : or l'esprit ne peut être que libre, et un être qui abdique librement sa souveraineté pour se soumettre à un autre être est supérieur à cet autre être; car il peut toujours reprendre sa liberté.

    Il n'y a rien au delà de l'ordre de l'esprit, mais il y a un ordre de l'esprit, qui est au dessus de l'ordre de la matière et de la vie, ne serait ce que parce qu'il la juge. Tout homme qui se suicide vraiment, non pas pour fuir la misère ou par folie ou détresse passagère, mais parce qu'il juge que sa  dignité exige ce suicide, prouve l'existence de cet ordre de l'esprit supérieur à la vie et à la Nature.

    De ces deux ordres l'Inde avait eu le pressentiment dans le Sâmkhyâ, avec la dualité de Purusha immobile (l'esprit, le soi) et Prakriti la danseuse Nature, qui danse éternellement pour le spectacle du Purusha.

    Mais c'est Descartes qui a trouvé la voie d'accès universelle à cet ordre de l'esprit, avec le cogito....


     


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  • J'ai revu ce matin ce film magnifique, ce chef d'oeuvre...

    on reconnait les véritables chefs d'oeuvre universels à ceci qu'on y trouve de plus en plus de choses à chaque relecture, ou  à chaque nouvelle vision....

    Le commentaire à propos du film sur le site suivant :

    http://www.cineclubdecaen.com/realisat/bergman/septiemesceau.htm

    est assez sommaire mais place l'oeuvre dans sa juste perspective, qui est religieuse et gnostique...

    Le chevalier Antonius Block, magistralement interprété par Max Von Sydow (en 1957) est de retour de dix ans de Croisades avec son écuyer, Jöns (dix ans, c'est un chiffre mythique, une totalité de durée, un cycle, en somme c'est un peu comme Ulysse s'en retournant chez lui après 10 ans de siège contre Troie : mais il lui faudra errer encore 10 ans sur les mers).

    Tous deux ont donc compris, puisque ce sont deux nobles (de noblesse intérieure, la seule véritable) personnages, qu'il n 'y a pas de Terre sainte, pas de peuple élu ni de culte d'exception, et donc que les anciens récits (ceux de l'Ancien Testament) sont des impostures. Tel est le seul résultat des Croisades, et c'est déjà un résultat considérable, encore que négatif, dans la marche de l'humanité vers la vérité...

    Mais Antonius Block reste "chrétien"  par la foi (croit il) et par la "recherche de la connaissance" : il veut comprendre, connaître la fin mot de l'énigme de l'existence, et "voir Dieu face à face", selon ses propres termes , que je recopie ici :

    «Je suis pris de dégoût et d'épouvante. Mon mépris des hommes m'a rejeté de leur communauté. Je vis dans un monde fantôme prisonnier de mes rêves ...

    Est-ce si impossible de comprendre Dieu avec ses sens ? Pourquoi se cache-t-il derrière des promesses à demi articulées et des miracles invisibles ? Qu'advient-il de nous si nous voulons croire mais nous ne le pouvons pas ? Pourquoi ne puis-je pas tuer Dieu en moi ? Pourquoi continue-t-il de vivre de façon douloureuse et avilissante ? Je veux le chasser de mon cœur. Je veux savoir, pas croire. Pas supposer mais savoir. Je veux que Dieu me tende la main, qu'Il me dévoile son visage et qu'Il me parle.....

     Des ténèbres, je crie vers lui mais il n'y a personne

    Alors la vie est une crainte insensée. On ne peut vivre face à la mort et au néant de tout.

    ma vie durant j'ai cherché, erré, discouru. Tout était dénué de sens, ça n'a rimé à rien, je le dis sans amertume ni contrition parce que je sais qu'il en est de même pour tous. Je veux utiliser ce délai a quelque chose qui ait un sens »

    ce "délai" dont il parle, c'est la Mort qui le lui a consenti : elle est venue le prendre, mais il lui propose une partie d'échecs, et tant q'eulle ne l'aura pas vaincu, il continuera à vivre...

    mais la Mort est une habile tacticienne , on le sait !

    et finalement elle gagnera, et viendra le prendre, lui, son écuyer et quelques compagnons, dans sa demeure où il aura finalement retrouvé son épouse vieillie qui l'attendait pour mourir avec lui....

    ses derniers mots seront :

    "je suis si las"

    et, lorsque la Mort se présentera au château pour les emporter tous dans une danse macabre vers la région des ombres, il ne trouvera comme ressource que de prier Dieu (le faux Dieu, l'Idole des religions dites monothéistes, celui qui se soucierait de nous individuellement et que l'on pourrait "voir en face à face après la mort ", selon les fausses promesses de l'imposteur Saint Paul) d'avoir pitié d'eux...

    par contre son écuyer Jöns, qui représente le scepticisme athée et nihiliste, tirera la conclusion juste à sa place : "tu n'as pas trouvé la connaissance" (sous entendu : car il n'y a pas de connnaissance, pas de Dieu, rien que le néant"

    et rendra les armes face à la Mort de façon virile et courageuse : sans prier, et sans demander pitié !

    D'ailleurs, au cours de leur dernier  entretien, à la fin de la partie d'échecs, la Mort lui aura dit la seule "vérité" qu'elle puisse dire : "je ne sais rien....je ne peux pas répondre à ta quête de sens et de vérité".

    Ce qui est la vérité même, de laquelle Spinoza tirait la conclusion pratique pour ceux qui se soucient de connaissance: il ne faut penser à rien moins qu'à la mort...

    "la mort, ce peu profond ruisseau calomnié"....

    Oui, Jöns incarne le scepticisme, mais il est facile de lui répondre : car dire "il n'y a que le néant" est une phrase auto-réfutante!

    c'est dire : "Il y a ceci qu'il n'y a rien !"

    s'il y a le néant, c'est qu'il y a quelque chose, donc le néant est une notion contradictoire !

    ce qu'avait déjà trouvé Parménide  à l'aube de l'odyssée de la sagesse occidentale : l'Etre est, le Néant n'est pas.

    Mais l'Etre en tant qu' Etre ne répond pas à notre aspiration profonde, qui est en effet de comprendre, et de savoir...non pas croire mais savoir ! telle est l'irréductible "identité" de l'Occident qui a été chrétien !

    L'action se passe au Moyen age, quelques siècles avant que la Vérité, c'est à dire le Dieu des philosophes,  ne fasse irruption sur la scène de la conscience occidentale chez Descartes, puis Spinoza.

    mais sans Descartes, pas de Spinoza...et sans Montaigne pas de Descartes...

    je ne peux trouver meilleure illustration philosophique que de faire correspondre à l'écuyer sceptique, courageux et érudit Jöns : Montaigne !

     et la tragédie d'Antonius Block est qu'il ne peut être associé, même en rêve, à Descartes : et pourtant sa soif de connaissance réclamerait rien moins que Descartes pour trouver satisfaction !

    Car la tragédie de ces hommes valeureux du Moyen age est qu'ils ne trouvaient, pour répondre à leur soif de spiritualité, c'est à dire de savoir et de connaissance, que la fausse sagesse scolastique, celle que Descartes a renversée, ou que la croyance et la foi.

    Or jamais la foi ne pourra répondre à l'angoisse fondamentale de l'homme : car soit la foi est "vérifiée" (pendant la vie, ça vaut toujours mieux !) et alors elle devient connaissance , raison et science, soit elle ne l'est pas et alors elle laisse toujours transparaître l'angoisse : et si tout cela (l'au delà, le jugement dernier, le paradis, l'enfer, la résurrection)  n'était que des contes de nourrice ?

    La première perspective de la sagesse occidentale, c'est bien Montaigne, cet homme , cet écrivain, cet érudit, et ce penseur admirable.

    Mais, comme le dit fort justement Brunschvicg :

    "depuis Descartes on ne peut plus dire que la vérité d'Occident tienne tout entière dans la critique historique et sociologique des imaginations primitives"

    Cette critique, héritée de Montaigne, Descartes en a tiré les leçons :

    "sortir de la sujétion des précepteurs, s'abstenir de lire des livres (inutiles) ou de fréquenter des gens de lettres, rouler ça et là dans le monde, spectateur plutôt qu'acteur de toutes les comédies qui s'y jouent"

    ou encore : " regardant d'un oeil de philosophe les diverses actions et entreprises de tous les hommes, il n'y en a quasi aucune qui ne me semble vaine  et inutile"

    mais ce ne seront encore que les conditions d'une ascétique formelle.... absolument nécessaire certes, mais vaine, elle aussi, si elle ne mène pas à son dépassement vers le savoir véritable.

    Car dit Brunschvicg :

    "A quoi bon avoir conquis la liberté de l'esprit, si l'on n'a pas de quoi mettre à profit sa conquête ? Montaigne est un érudit, ou dira Pascal, un ignorant; dans le réveil de la mathématique il ne cherche qu'un intérêt de curiosité....

    l'homme intérieur demeure pour lui l'individu, réduit à l'alternative de ses goûts et de ses humeurs, penché, avec une volupté que l'âge fait de plus en plus mélancolique, sur «la petite histoire de son âme».

    Or, quand Descartes raconte à son tour «l'histoire de son esprit» (dans le Discours de la méthode) une tout autre perspective apparaît :

    la destinée spirituelle de l'humanité s'engage, par la découverte d'une méthode d'intelligence"

    On ne peut mieux dire, mieux expliquer l'impuissance ressentie et réelle d'Antonius Block et de son écuyer, comme de tous les sceptiques ou tous les hommes de foi sincère nés avant la science, et avant la vraie philosophie, qui est celle de Descartes et Spinoza, qui vient ranimer le spiritualisme pur de l'idée que Platon avait pressenti.

    Au fond, Antonius Block, le chevalier, est dans un "entre-deux" misérable : il ne peut accepter le scepticisme qui est celui de son écuyer, celui qui chante que l'on n'est bien "qu'entre les cuisses d'une putain"

    mais il n'a plus la foi du charbonnier, celle du roc inébranlable, sinon, il accepterait dès le début que la Mort le prenne, puisque son heure est venue, et que c'est Dieu qui le veut (qui d'autre ? rappelons nous : "il n'est pas un cheveu qui ne tombe de ma tête si ce n'est la volonté de mon Père") ; et il ne proposerait pas à la Mort une partie d'échec dans le seul but d'obtenir un court délai...

    un délai pour quoi d'ailleurs ? selon la Foi, Dieu sauve qui il veut, et damne les autres...tout est joué ! "tout est consommé", comme l'admet la sourde muette qui figure parmi les compagnons du chevalier, face à la mort, à la fin, parlant pour la première fois...

    mais Antonius ne cherche pas le salut de la foi (c'est à dire de la superstition, de ceux qui croient à un au delà de la tombe), mais celui de la connaissance, ici et maintenant : il est philosophe dans un monde où la philosophie s'est perdue, recouverte et presqu'éteinte sous l'entassement des mythes orientaux.

    Jusqu'à son réveil par Descartes...

    alors ce délai, n'a t'il aucune signification ?

    Si ! car Block ne trouve pas la connaissance, et mourra en homme de prière, pas en homme de savoir... mais il sera, pendant ces quelques jours de délai, aux côtés de la jeune sorcière que les moines et soldats brûlent vive sur le bûcher... il assistera cette pauvre femme, qui ne comprend rien elle non plus, et croit à l'existence réelle du Diable, qui pense t'elle va la scourir, lui éviter de souffrir...mais c'est Block qui donnera à cette malheureuse les herbes qui endormiront sa sensibilité et lui épargneront les horribles tourments du bûcher....et il lui demandera , avant qu'elle ne meure, s'il y a moyen de rencontrer le dialbe, car il voudrait que celui ci le renseigne à propos de Dieu !

    telles étaient les croyances de ces hommes et des ces femmes, avant que la lumière de la Vérité n'illumine la terre bénie d'Europe, au 16 ème-17 ème siècle...

    mais soulager les derniers instants d'une pauvre femme effrayée, impuissante face aux immondes fanatiques qui la brûilent vive, effrayés eux aussi par l'épidémie de peste qui emporte tout le monde, ce n'est pas rien !

    ving ans plus tard,en 1977,  Bergman tournera "L'oeuf du serpent", qui se passe à Berlin en 1923, un film où la peur et la terreur suinte de tous les plans, toutes les images...

    la peste bubonique du Moyen age, la peste brune des années 20 en Allemagne.... la peur... l' impuissance... le manque total de perspective sur l'avenir...

    n'est ce pas là où encore une fois nous en sommes, nous les hommes et les femmes de 2009 ?

     

    Je ne saurais trouver meilleure conclusion que la fameuse gravure de Dürer : "Le chevalier, la mort et le diable"

    Le Chevalier, la Mort et le Diable - Albrecht DÜRER (1471-1528)

     


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  • J'ai déjà parlé du jugement de Frédéric Worms sur l' opposition entre Dieu des philosophes et des savants et Dieu d'Abraham (ou, en général, Dieu de la foi et des cultes collectifs), qu'il juge à la fois indépassable et dépassé, et qu'il avait introduit en citant Brunschvicg, qui dans l'avant propos de son dernier livre, "Héritage de mots héritage d'idées" affirme :

    Dieu lui-même livre combat à Dieu, lorsqu'un Blaise Pascal, au moment crucial de sa vie religieuse, nous somme de nous décider entre le Dieu de la tradition judéo-chrétienne et le Dieu d'une pensée universelle : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. »

    Selon Frédéric Worms, Brunschvicg a tort de "rabattre" purement et simplement le Dieu d'Abraham sur une "tradition judeo-chrétienne" : il caractérise plutôt le conflit, qu'il reconnaît, comme se déroulant entre le Dieu de la pensée universelle (de la raison) et le Dieu qui nous connaît et nous reconnaît chacun dans notre singularité indicible.

    Cette lutte est indépassable parce que toujours l'humanité sera soumise à l'attraction de ces deux pôles; il est dépassé de nos jours parce que cette lutte doit céder la place à l'union sacrée, au front commun de la foi et de la raison contre le Dieu des guerres de religion, des fanatismes.

    Mais est il si sûr que toujours l'humanité, l'homme vivant, concret, aura besoin à la fois de l'universel et d'être reconnu dans sa singularité essentielle, par un Dieu, forcément, car jamais cette reconnissance ne pourra être le fait de tous ses frères humains...ne serait ce que parce que nous ne pouvons pas "sonder les coeurs", ni connaître l'essence d'un autre être...

    que nous ayions tous besoin de voir notre singularité reconnue, ou, pour m'exprimer comme les vedettes de la chanson, que nous ayions tous "besoin d'amour" Mort de rire, c'est un fait indéniable...

    mais peut on, doit on, conclure d'un besoin subjectif (même commun à tous) à LA réalité suprême qui doit caractériser tout ce qui touche à Dieu ?

    cette polarisation entre singulier et universel peut et doit être médiatisée par ce qui se trouve entre les deux : le particulier, comme chez Hegel, c'est à dire ce qui concerne les peuples, les "communautés" etc...

    On dira alors que le rapport (ineffable, dont on ne peut rien dire, puisque seul "Dieu" pourrait le dire) entre la singularité de chacun et l'universel qu'est Dieu passe par le rapport qu'il entretient avec sa communauté, sa particularité religieuse.

    Seulement nous nous trouvons alors immédiatement en présence de ce qui devait être l'adversaire commun, le Dieu des guerres de religion, puisque l'on sait que certaines "communautés particulières" n'ont de cesse d'universaliser (ce qui veut dire en l'occurrence : décréter que ce rapport est le seul valable, et que toute l'humanité doit se convertir à ses modalités)  leur rapport particulier à Dieu, comme c'est le cas par exemple en ce moment de l'Islam, et comme cela a été le cas il y a longtemps du judaïsme, et il y a pas très longtemps du christianisme...

    Nous faisons donc ici le choix, fondateur, de rompre avec cette logique tripartite : singulier, particulier, universel.

    Il n'y a de Dieu que Dieu, et c'est le Dieu de la Raison universelle des esprits, qui ne nous connaît aucunement par notre "nom", et que nous ne pouvons appeler par un "nom" : Dieu des philosophes et des savants.

    Telle est notre "shahaddah", dans ce que nous appelons un "Islam des philosophes et des savants" qui était déjà, pour ce que j'en sais, celui d'Averroès (Ibn Rushd), un Islam qui n'a absolument rien à voir avec l'Islam coranique du Prophète  Mohammed (cf http://islamspirituel.blogg.org )

    et que nous pourrions aussi bien appeler un christianisme, ou un judaïsme, de philosophes et de savants.

    Car si nous n'accordons plus aucun crédit aux "livres" prétendûment "Saints" (Bible ou Coran), qu'est ce qui pourra encore nous séparer en trois "traditions" ?

    rompre avec le particulier et le particularisme, c'est d'ailleurs rompre avec les traditions populaires pour "se trouver soi même", non pas dans sa singularité ineffable mais dans l'esprit universel où nous nous rejoignons tous, ou plutôt où nous devons nous rejoindre, au sommet de l'Unité.

    Une unité qui n'a rien de mystique ni de transcendant, mais opère dans la vie quotidienne, pourvu que celle ci soit consacrée à l'exercice de la raison et à la rupture avec les superstitions collectives et ethniques : prières, régimes alimentaires, signes vestimentaires "symboliques" comme le voile islamique des femmes... tout ceci n'a plus cours dans le monde futur ("'Olam la bo") enièrement gouverné par la raison et elle seule...

    et notre si précieuse "singularité, que nous voulons toutes et tous tellement voir reconnue, mais plus encore : admirée, mise sur un piédestal...ne nous rendant même pas compte de la contradiction profonde que ce sentiment recouvre : rendre public ce qui par définition ne peut être public, mais singulier et ineffable...

    Cette faiblesse, humaine trop humaine, doit être surmontée : telle est la condition de l'accès au sanctuaire de la Raison universelle, de la Mathesis universalis.

    Brunschvicg est ici très clair, et n'offre aucune échappatoire, aucun accomodement, en interprétant certaines maximes évangéliques de la seule façon possible philosophiquement : "rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu", "il faut qu'il croisse et que je diminue", "qui veut sauver sa vie la perdra", tout ceci montre la nécessité absolue de la "pauvreté en esprit", qui ne se limite pas mais implique d'ailleurs la rupture avec l'idolâtrie des objets matériels, c'est à dire la pauvreté matérielle et financière...

    tant il est vrai qu'il est plus facile à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux....

    on m'excusera pour les fautes du copiste, mais je ne suis guère connaisseur en textes évangéliques !

    Nous répondons donc à Frédéric Worms que le Dieu de la singularité des consciences, soit d'après lui le Dieu d'Abraham, est une faiblesse qui doit être surmontée dans un ascétisme de la pensée et un héroïsme de la Raison.

    C'est à dire, en d'autres termes : une Idole.

    L'homme est quelque chose qui doit être surmonté : la maxime nietzchéenne ne veut selon nous rien dire d'autre... et nous avons déjà noté le sens profondément moral de la philosophie de Nietzsche, contre l'avis de Nietzsche lui même...

    Surmonter l'homme , se défaire soi même pour se trouver soi même dans son universalité , tel est la voie proposée par la philosophie de Brunschvicg qui n'est autre que la voie du chriatianisme authentique, le christianisme (ou l'Islam) des philosophes et des savants.

    Cela consiste à rompre avec l'amour du fini, avec la complaisance envers soi même comme fini, envers sa "singularité si précieuse et si vaine, en se "définitisant" pour accéder à l'infini de la pensée, à la puissance de la Pensée , libérée de sa captation par l'amour de soi, du soi fini.

    Mourir avant de mourir pour ne pas avoir à goûter la mort, la "seconde mort". Cette "mort" (qui n'a rien de mystique mais est activité pure de la raison) grâce à laquelle seule nous pouvons être affranchis de la mort, c'est ce que les mystiques appellent "seconde naissance", et à laquelle aussi nous invite Brunschvicg (toujours dans l'avant-propos du livre "Héritage de mots, héritage d'idées"):

    «S'exercer à entrer dans la pensée de ceux qui ne pensent pas comme nous, c'est susciter l'effort méthodique qui nous rapprochera de notre but essentiel, la conquête de l'être intérieur. N'est-ce pas la caractéristique de l'ordre spirituel que les richesses reçues du dehors n'y prennent de valeur véritable qu'une fois retrouvées et comme créées à nouveau ? Les thèmes d'imitation doivent se transformer en versions originales. Le salut est au prix d'une seconde naissance, qui seule ouvre le royaume de Dieu.»

    De cette "seconde naissance" à laquelle toute l'humanité est conviée, il dit ailleurs que le "Discours de la méthode" de Descartes est le traité, encore valable pour tout le monde aujourd'hui

    mourir avant de mourir , mourir à son "soi même fini" pour naître à nouveau à "soi même" comme "servant" de l'infini des Idées : c'est à dire en somme  quitter l'Egypte pour accéder à la Terre promise qui est aussi terra incognita des Idées, c'est à dire des guerres et des aventures d'idées.

    Car ma singularité si "précieuse", si inestimable, dans quelques années elle sera estimée pour ce qu'elle est : un néant. Le Mal, c'est la poursuite du néant, de la vanité..c'est ce que nous faisons tous  !

    So Fuzon call'd all together
    The remaining children of Urizen:
    And
    they left the pendulous earth:
    They called it Egypt, & left it.

    alors Fuzon rassembla le reste des enfants d'Urizen

    et ils quittèrent la terre oscillante

    ils l'appelèrent Egypte, et ils la quittèrent

    (William Blake, Premier livre d'Urizen)

     


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  • Au cours de l'exposé inaugural de la journée du 6 Février 2009 à l'ENS Ulm, qui était le premier colloque consacré à l'oeuvre philosophique de Léon Brunschvicg dans une perspective générale depuis 1945, Frédéric Worms a cité ces quelques lignes de l'avant propos à "Héritage de mots héritage d'idées", en y voyant une sorte de concentré de la pensée de Brunschvicg (je rappelle que le texte complet de ce livre, le dernier de Brunschvicg, achevé en exil le 10 novembre 1943, est accessible à :

     http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/heritage_de_mots_idees/heritage_de_mots.html  ) :

    "Dieu lui-même livre combat à Dieu, lorsqu'un Blaise Pascal, au moment crucial de sa vie religieuse, nous somme de nous décider entre le Dieu de la tradition judéo-chrétienne et le Dieu d'une pensée universelle : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. »"

    Nous le suivrons d'autant plus que cette phrase est bien proche de celle , extraite de la "Querelle de l'athéisme" , lors de la séance du 24 mars 1928 à la société française de philosophie, où Brunschvicg commence sa communication par ces mots (que nous citons dans le sous-titre de ce blog):

    "le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles et demi est défini avec précision par les termes du Mémorial de Pascal du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. "

    Il nous faut bien d'ailleurs recopier ici ce texte magnifique du Mémorial de Pascal, où il "fixe" son illumination mystique de 1654 sur un "billet" qu'il portera toujours avec lui, cousu dans le pli de son vêtement, ensuite....il est à l'adresse suivante, entre autres :

    http://www.bibleetnombres.online.fr/memorial.htm

    "L'an de grâce 1654,

    Lundi 23 novembre, jour de Saint Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue,

    Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,

    Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à environ minuit et demie.

    FEU

    Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob,

    non des philosophes et des savants.

    Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix.

    Dieu de Jésus-Christ,

    Deum meum et Deum vestrum. Jean 20/17 *

    " Ton Dieu sera mon Dieu "

    Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

    Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

    Grandeur de l'âme humaine

    " Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu ".

    Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.

    Je men suis séparé. ___________________________________________________

    Dereliquerunt me fontem aquae vivae.

    " Mon Dieu me quitterez-vous? "___________________________________________

    que je n'en sois pas séparé éternellement.

    " Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ".

    Jésus-Christ,_________________________________________________

    Jésus-Christ,_____________________________________________

    Je m'en suis séparé ; je l'ai fui, renoncé, crucifié, Jean 17__________________________

    que je n'en sois jamais séparé.____________________________________________

    Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

    Renonciation totale et douce. Soumission totale et douce.

    Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

    Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

    Non obliviscar sermones tuos. Amen. "

    Brunschvicg s'oppose certes à Pascal (comme à Bergson) mais il reconnaît (comment pourrait il en être autrement ?) la grandeur et le génie (scientifique comme philosophique) de ce penseur qui , à l'égal de Descartes, "crée" la France dans ce qu'elle a de plus noble (et qui semble hélas totalement disparu aujourd'hui).

    L'opposition de Brunschvicg peut se résumer de manière très simple, il la rappelle d'ailleurs lors de la séance de 1928 : Pascal distingue les trois "ordres" : des corps (du sensible), de l'esprit, et de la charité; Brunschvicg nie le troisième.

    L'exposé de Frédéric Worms fut d'une valeur insigne, mais nous ne pouvons être d'accord avec lui lorsqu'il déclare, en fin de séance, que le combat (porté par Brunschvicg à un degré d'incandescence absolue) entre Dieu des philosophes et Dieu d'Abraham est aujourd'hui dépassé, et doit céder la place au combat commun contre le Dieu des guerres de religion.

    non nous ne pouvons le suivre sur ce point, car le Dieu des guerres de religions, c'est le Dieu d'Abraham ! voir là dessus notre article :

    http://www.blogg.org/blog-76490-billet-le_dieu_des_guerres_de_religion_et_le_dieu_des_philosophes-950517.html

    A une question à propos du sens de son affirmation, Frédéric Worms précise que ce combat (entre Dieu des philosophes et Dieu d'Abaraham) lui semble tout autant indépassable que dépassé ! Clin d'oeil 

    Il entend par là que l'homme aura toujours besoin d'un "Dieu" qui le considère lui, cet homme ci à nul autre pareil, dans sa singularité, autant que d'un Dieu de la pensée universelle ; bref un Dieu que l'on prie, qui nous (re)connait comme individu, en "face à face", et un Dieu qui ne nous "connaît" pas, ne nous "distingue" pas (j'aurais presqu'envie de dire : ne nous "discrimine" pas) , n'intervient pas dans le cours de l'histoire de notre planète... tel est le "combat" indépassable.

    Mais combat dépassé à cause des urgences de l'heure, des foyers d'incendie des guerres religieuses qui se rallument un peu partout: il importe de réaliser l'union sacrée des "hommes de bonne volonté", parmi les philosophes ou les savants comme parmi les "croyants", contre les "intégristes", les "fondamentalistes", les "prêcheurs de haine".

    Seulement : cette "Sainte alliance" contre les fanatiques et les "croisés" du "choc des civilisations" est elle réalisable ? n'est elle pas pure rêverie, si, comme nous le pensons à la suite de Brunschvicg :

    "entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. "

    Un avis qui nous semble hélas (car nous préfèrerions certes que le fanatisme soit soluble dans la conscience intellectuelle éclairée combattant en commun avec la foi éclairée) confirmé par l'attitude de la grande majorité des "musulmans" vis à vis de leurs "brebis galeuses", à savoir les islamistes.

    Certes il est évident que la majorité des musulmans croyants, pratiquants ou non pratiquants, aspire à vivre en paix et condamne absolument, en privé,  les dérives des fanatiques qui entendent imposer leur "charia" et leur "croyance" à l'ensemble de l'humanité.

    Seulement, quand il s'agit de donner un caractère public à cette condamnation, les volontés sont moins évidentes ! seule une minorité va jusqu'au bout, avec un courage admirable (les gens comme Mohammed Sifaoui par exemple).

    même observation concernant les horribles pogroms anti-chrétiens survenus en Inde récemment : on attend encore des manifestations de masse d' hindouistes condamnant clairement ces actes ignobles !


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  • La guerre s'embrase de nouveau à Gaza, sans que l'on sache bien encore si ce sera un nouvel épisode qui prendra fin (après d'horribles tueries) au bout de quelques temps, où s'il s'agit de l'étincelle qui allumera l'incendie final, où parait il, d'après les anciens poètes, doit s' abîmer le monde...

    Il serait absurde, politiquement et humainement parlant, de renvoyer les deux camps dos à dos dans une même exécration de "l'extrémisme" : d'un côté un Etat fragile, vieux de 60 ans, qui joue sa survie, et de l'autre une mouvance d'illuminés qui certes exploite de justes colères, mais vise , bien au delà de la défense des "opprimés, humiliés et offensés", à la "victoire" eschatologique d'une religion.

    Ce serait absurde mais c'est pourtant ce que l'on va faire ici, dans l'optique de ce blog qui cherche à s'élever au dessus des contingences historiques et ethniques (et , donc, religieuses).

    Car, en définitive, quelle est l'origine de cette inimitié séculaire entre , non pas juifs et arabes comme on le dit très souvent et trop vite, mais entre juifs israéliens d'une part, chrétiens arabes et musulmans (arabes ou non arabes) d'autre part ?

    La réponse est dans la question : cette origine, c'est évidemment la différence de religions. Et pas de n'importe quelles religions, mais de ces trois religions, visant à l'universalité exclusive et jalouse (ce qui est d'ailleurs une contradiction dans les termes).

    Et pourtant, disent les simplets, juifs, chrétiens et musulmans sont tous "fils d'Abraham" (cher Marek Halter), ils sont les "trois anneaux" d'une même chaîne unique (la parabole de l'anneau dans "Nathan le Sage" de Lessing), ou encore : ils adorent le même Dieu ... forcément, si ce "Dieu" est le Dieu unique, par opposition aux dieux du panthéon païen.

    Là encore, c'est Brunschvicg qui dans "De la vraie et de la fausse conversion", a trouvé la formule qui fait mouche : ce Dieu prétendûment "unique", commun aux trois religions du Livre , c'est le Dieu des guerres de religion ! notons d'ailleurs qu'il apparait dans la Bible, sous l'appellation de "Dieu des armées" (Elohim Tsebaoth).

    Ce Dieu "UN" exclusiviste, Peter Sloterdijk le caractérise, dans "La Folie de Dieu", comme le Dieu des zélotes (et il y a des zélotes aussi bien parmi les juifs que parmi les chrétiens ou les musulmans..... ainsi d'ailleurs, reconnaissons le, que parmi les hindouistes, les bouddhistes, les athées, et même parmi les philosophes, ou plutôt ceux qui se prétendent philosophes).

    Il vaut la peine de citer complètement le passage de Brunschvicg, il se trouve dans le chapitre "Transcendance et religion", qui est paru originellement dans la Revue de métaphysique et de morale , année 1932, A39 N1, pages 17 à 46, lisible sur Gallica ici :

    http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k11278w/f19.table

    (la citation incriminée se trouve pages 18-19).

    "nous voyons tous les jours de graves théologiens appliquer à un écrivain les qualificatifs de croyant ou d'incroyant,dans cette même acception d'absolu où, à huit ans, les sujets de M. Piaget, péripatéticiens sans le savoir, emploient les mots de léger et de lourd, comme si un prédicat pouvait exprimer autre chose qu'une relation, comme si leur propre crédulité pouvait s'ériger immédiatement en critère objectif des valeurs et leur donnait droit à décider, selon leur fantaisie, du sentiment religieux et de la destinée spirituelle d'autrui en s'attribuant les bénéfices contradictoires d'une élection particulière et d'une vérité universelle"

    Dans les années 30, Brunschvicg, en parlant de "théologiens graves", entendait : des théologiens lourds, imbus de leur importance et de leur sérieux....mais on pourrait tout aussi bien employer ce qualificatif au sens des "jeunes" de maintenant, quand ils disent de quelqu'un : "il est grave", ou bien au sens des guignols de l'Info quand ils parlent d'un "candidat grave" à l'élection présidentielle.

    D'autre part il serait malvenu d'attribuer aux juifs seulement une "élection particulière", ou plutôt le sentiment d'être élus.... mais poursuivons..

    "il semble bien que nous nous heurtons ici à un stade de mentalité archaïque, exactement celui d'où a surgi jadis un débat comme la querelle des antipodes.Et dès lors, nous devons nous demander ce qui arriverait à l'adepte d'un culte déterminé s'il entreprenait un voyage de circumnavigation autour des religions terrestres.il pourrait encore se servir de sa montre,à condition qu'il la remît sans cesse à l'heure sur le soleil. De l'autre côté de la Mediterranée on entend parler d'infidèles et de fidèles, de schismatiques et d'orthodoxes; seulement, la distribution des rôles est inverse comme inverse apparaît, une fois franchie la ligne de l'Equateur, la relation des mois et des saisons. L'application du vocabulaire aura donc changé mais non le vocabulaire lui même, qui se rapporte à un même niveau d'évolution psychique. Quand ils cherchaient à s'exterminer parce qu'ils niaient leurs antipodes religieux, Croisés et Mahométans, plus tard Catholiques et Protestants, comme à l'heure actuelle, si on les laissait faire, Hindous et Musulmans, se sont révélés voués à un même Dieu : le Dieu des guerres de religion"

    ces lignes ont été écrites vers 1930, mais nous qui vivons après 1947, nous savons que finalement "on a laissé faire" Hindous et Musulmans, et que cela s'est traduit par des massacres effrayants, et par la partition entre Inde et Pakistan qui n'a d'ailleurs rien réglé, comme en témoignent les récents évènements de Bombay et la guerre larvée à propos du Cachemire.

    "On", c'est à dire l'Angleterre puissance coloniale, sur laquelle pèse et pèsera encore très longtemps la culpabilité de ces atrocités, ainsi d'ailleurs qu'une partie de celles qui se déroulent en Palestine. Mais, en élargissant un peu la perspective, nous pouvons sans mauvaise foi aucune mettre en accusation les "puissances" victorieuses en 1945, à savoir l'URSS communiste et l'Occident sous tutelle américaine, en y ajoutant l'ONU, avec un chef d'accusation déroulant une longue liste de crimes contre l'humanité : partition de l'Inde, abandon irresponsable de la Palestine en 1948 (par l'Angleterre là aussi), complicité dans la shoah puisque les photos aériennes permettaient de savoir ce qui se passait dans les camps d'extermination dès 1942-1943, holocauste nucléaire du Japon en 1945 alors qu'il aurait été possible de s'entendre avec la Russie pour une victoire "classique" , refus d'ouverture des frontières européennes et américaines pour les réfugiés juifs en provenance des camps après 1945, etc... la liste est longue !

    Le stade de mentalité archaïque où en sont restés les attardés qui ont sans arrêt à la bouche les mots de "fidèles" et "infidèles", "croyants" et "incroyants", est finalement le même que celui qui prévalait avant la révolution scientifique du 17 ème siècle européen, avec son géocentrisme, son "système du ciel" orienté par les sphères et leurs "archanges", les "fixes" , le Premier moteur, bref l'aboutissement de l'astrobiologisme qui a été relégué aux oubliettes par la science moderne et sa cosmologie

    en définitive, quelle est elle, cette différence , cette incompatibilité radicale dont parle Brunschvicg entre le Dieu des philosophes et des savants et le Dieu d'abraham, entre le Dieu de la raison et le Dieu de la foi ? peut elle être explicitée, comme on le fait couramment, comme celle qui sépare un Dieu théorique, un Dieu qui se définit, c'est à dire un dieu mort, et le Dieu vivant ? entre le Dieu des croyants, et le Dieu des métaphysiciens, qui d'après Badiou n'est qu'une "machine de guerre" contre le Dieu de la foi ? et certes Badiou parle au nom d'un athéisme radical , et entend réécrire la formule nietzchéenne : "Dieu est mort". Mais seul un Dieu vivant peut mourir, et le Dieu de la métaphysique est donc "immortel", puisqu'il n'a jamais été vivant...

    mais ce n'est aucunement notre manière de voir....

    les religions, toutes les religions, datent de l'époque d'avant la science, caractérisée par cette mentalité archaïque dont parle Brunschvicg. Et le Dieu des philosophes, qui est le thème des travaux de ce blog, n'est certes pas le "Dieu de la science", mais il est la source de la vie spirituelle, qui ne "coule" vraiment qu'à partir de l'époque où la science véritable est née, soit le 17 ème siècle. Sans se confondre bien sûr avec la science.

    C'est en ce sens que Brunschvicg parle de l'émergence de la physique mathématique (venant prendre la place de la physique aristotélicienne) comme d'un "changement d'axe de la vie religieuse". Expression qui se situe dans le même registre que l'image des antipodes et de la "circumnavigation autour des religions" décrite plus haut.

    Au fond, la science (et la philosophie, d'ailleurs) ne vaut pas une heure de peine si elle se borne à nous donner plus de pouvoirs techniques, plus de richesses, si elle n'aboutit pas à une amélioration, un progrès de la conscience qui est aussi  d'ordre moral. Ce progrès moral se rattache à l'éthique de la connaissance dont parle Monod.

    Le Dieu des philosophes et la religion philosophique est aussi attaché de manière absolue à la liberté de conscience. Là réside aussi sa différence radicale d'avec le Dieu des religions, qui s'hérite par la naissance.

    Car il est bien facile de parler de la "liberté de croyance religieuses", mais où est cette liberté pour le petit enfant à qui l'on impose des croyances ou des rites qu'il n'a pas encore l'âge d'examiner par sa libre raison ?

    Ces observations assez simples nous permettent de situer dans sa  juste portée la suite du texte de Brunschvicg:

    "ainsi se précise le point où apparaissent aux prises, depuis des siècles, théologiens et philosophes : le Dieu des guerres de religion peut il être le Dieu de la religion ?

    pas plusque des sacrifices joyeusement consentis, héroïquement offerts, dans l'exaltation de la foi, nous n'avons à détourner les yeux des souffrances violemment imposées par ce que cette même exaltation a impliqué, en contrepartie, de fureurs sanglantes, de crimes soi-disant charitables. Et là dessus va t'on bâtir une théorie de la Providence divine ?"

    Nous répondrons quant à nous sans hésitation aucune, et nous n'avons plus besoin à ce propos des "confirmations" que sont les épisodes de Gaza ou de bombay, que le Dieu de LA religion (philosophique) ne peut être ni avoir rien de commun avec le "Dieu" DES religions.

    Et, contrairement à ce que croit le sens commun, le Dieu des philosophes n'est pas le Dieu qui se prouve ou qui se définit dans un concept ; c'est plutôt le Dieu d'Abraham qui cherche à devenir le Dieu des preuves,( "fides quaerens intellectum").

    Mais la seule "preuve", si l'on peut dire, du Dieu qui est la source intime de la vie spirituelle et unitive, ce ne peut être que le jaillissement ininterrompu de celle ci (la "joie ininterrompue" de Spinoza).

    Et c'est à l'approfondissement de cette "vie intime de la conscience", qui est liberté absolue, que nous voulons nous consacrer ici....


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