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Le rire de la servante de Thrace

le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles et demi est défini avec précision par les termes du Mémorial de Pascal du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires.

Présentation


«Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu'elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l'ensemble des forces qui résistent à la mort..... jusqu'à l'inévitable dénouement qui la révèle comme l'ensemble des forces qui acheminent à la mort. 

Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale


 ... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....


 ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre  réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.



 Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.


Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»



«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.


Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire


 Léon Brunschvicg


La conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg

"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET

Le nouveau monde de Descartes

Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans

La triple impasse : du platonisme, de la philosophie et de la civilisation | 29 juin 2009

Brunschvicg, dans les pages consacrées à Platon au tome 1 du "Progrès de la conscience dans la philosophie occidentale", pose en termes clairs le problème du platonisme, qui coïncide avec une aporie , une impasse où s'est enlisée toute la civilisation occidentale , c'est à dire toute la civilisation:

http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/progres_conscience_t1/brunschvicg_progres_conscience_t1.rtf

Le problème de la société athénienne , qui marque le début de la civilisation, est aussi le nôtre, tel que l'analyse par exemple de façon géniale un romancier comme Hermann Broch  : dissolution et déclin des normes et des valeurs, intellectuelles-morales, sous les coups de boutoir de l'appétit pour les biens sensibles, les richesses, les honneurs, les plaisirs;

"Tel est le problème qui donne naissance à l’œuvre platonicienne. Les termes en sont admirablement précisés par un texte central de l’Apologie : « Quoi, cher ami, ne cesse de répéter Socrate à chacun de ses concitoyens, tu es Athénien, tu appartiens à une cité qui est renommée la première pour sa science (σοφία) et sa puissance ; et tu n’as pas honte de consacrer tes soins à ta fortune pour l’accroître le plus possible, et à ta réputation et à tes honneurs, tandis que la pensée (φρόνησις), la vérité, tandis que l’âme qu’il s’agirait d’améliorer sans cesse, tu ne leur donnes aucun soin, tu n’y penses même pas. » (29 d e.)

 Ce problème, seul Platon le pose de façon juste et en termes rigoureux, et  c'est là la grandeur éternelle du platonisme, sa force d'impact encore aujourd'hui, et plus que jamais aujourd'hui (et Badiou a bien eu raison de consacrer encore cette année son séminaire à Platon). Les contemporains et les "suiveurs" de Platon régressent dans le mythe et la théologie d'inspiration militariste:

"C’est à quoi les socratiques ne pouvaient réussir. Chez Antisthène comme chez Aristippe, l’aspiration à l’autonomie se retourne, contre l’intention de Socrate, jusqu’à ébranler et l’autorité de la loi scientifique qui établit entre les esprits une liaison interne et solide, et le crédit de la loi politique qui maintient l’ordre dans les communautés établies, tandis que Xénophon rétrograde jusqu’au stade théologico-militaire, dont l’empire perse lui avait offert l’image, abaisse le jugement de la raison sous le double conformisme de la tradition religieuse et de l’institution sociale."

Les forces de discipline et de dévouement auxquelles Athènes avait dû sa prospérité d’ordre intellectuel et d’ordre matériel, elle les a laissées se dissoudre par l’effet même de cette prospérité, dans l’appétit de jouissance et d’ambition qui s’est développé avec la victoire sur l’Asie. Ce qu’il faut donc, c’est susciter dans la cité un amour fervent pour les valeurs spirituelles : φρόνησις, αληθεια, ψυχή, sans pourtant accentuer le divorce entre la vie politique, livrée par l’affaissement des mœurs démocratiques aux intrigues des tribuns ou des tyrans, et la vie morale, fondée sur la conscience que l’individu prend de sa puissance d’affranchissement intérieur.

Platon se refuse à poser ainsi l’alternative. Au point de départ de sa pensée, il y a cette intuition profonde et prophétique : le salut d’Athènes et l’intérêt de la civilisation sont inséparables. Athènes ne peut être régénérée que par des homme capables de faire servir aux disciplines de la vie collective la certitude incorruptible de la méthode scientifique "

Mais, comme il arrive souvent, comme il arrive toujours, Platon est (ou plutôt devient) l'ennemi de Platon, en ce qu'il s'arrête "au milieu du gué" :

"La pensée platonicienne semble ainsi achever son cycle en se retournant contre elle-même. Elle avait eu pour ressort initial le souci de rigueur, le scrupule d’intelligence, que crée la réflexion sur les sciences exactes.....

A l’Idée du Bien qui est la divinité en esprit et en vérité, selon la science et selon la philosophie, va  s’opposer le Dieu de la dialectique synthétique, le Démiurge, fabricant du monde, qui est lui-même de fabrication mythologique."

Platon se met à mythologiser (par exemple dans République avec la fable d'Er, dans Timée...).  Pourquoi ?

on pourrait ici invoquer la notion d'entropie appliquée à la philosophie, souvenons nous des phrases bouleversantes de Nietzsche à la fin d'Aurore, quand il décrit le destin des "aéronautes de l'esprit", cédant à la fatigue au milieu de leur traversée de l'Océan et heureux de trouver un récif où se reposer : "à toi aussi cela arrivera, comme à moi".

Mais c'est aussi, et d'abord, parce que la science de son temps n'est pas assez développée pour permettre l'édification d'une mathesis universalis : il faudra pour cela attendre Descartes.

"Mais, une fois que le philosophe a pris conscience des conditions qui lui permettent d’affirmer la validité d’un raisonnement ne lui devient-il pas impossible de passer par-dessus ces conditions pour présenter comme rigoureusement établi ce qui en réalité ne l’est point ? Savoir et dire qu’en s’appuyant sur les méthodes infaillibles de la géométrie on a fondé le progrès ascendant d’une dialectique, qui d’antithèse en antithèse, parvient à l’Unité de la thèse inconditionnelle, c’est savoir en même temps que ces mêmes méthodes font défaut lorsqu’il s’agit de retourner le sens de la dialectique, et de faire concourir l’intelligible à l’explication du sensible. Or, ce que Platon sait, il le dit. La physique véritable doit être une physique mathématique, capable de résoudre effectivement l’intuition mécaniste de Démocrite en combinaisons de rapports géométriques qui affronteraient victorieusement l’épreuve de la réalité. En utilisant « par un raisonnement assez insolite » les maigres ressources de la science de son temps, Platon fait œuvre de prophète plus que de précurseur : il délimite du dehors le terrain où s’élèvera l’édifice de la pensée moderne. Mais précisément la forme mythique du Timée atteste à quel point Platon a eu la claire conscience des exigences inhérentes à la méthode scientifique, et de la distance qu’elles mettaient entre l’esquisse d’une solution et la solution elle-même."

Seulement, il semble que cette explication, assez rassurante, ne suffise pas : il s'agit dd'avoir le courage de regarder la réalité en face, et cette réalité, la nôtre, celle de ces derniers jours, mois, ou années, est rien moins que rassurante ou exaltante: depuis l'imbécilité galopante de ces foules abjectes qui pleurent le "pauvre, si pauvre Mickael Jackson" jusqu'à la révélation de l'escroquerie généralisée sur laquelle est fondé le capitalisme financier américain, et donc mondial..

Posons une bonne fois la question :

comment se fait il que l'intelligence de la science moderne, qui quoiqu'on en dise est accessible, en Occident tout au moins, à tous ceux qui veulent bien faire l'effort d'y accéder (ce qui certes représente un effort considérable), que cette intelligence donc ait produit autant de bêtise et de "passions tristes" ?

C'est ici à mon sens que doit se situer la nécessaire et difficile prise de conscience de l'aporie de la condition humaine, de toute condition humaine qui est, puisque l'homme est un être social, celle de toute vie en société : l'inadéquation de la politique de masse et de la philosophie rationnelle. Brunschvicg la dépeint, de manière implicite , dans les développements regroupés sous le titre "philosophie et politique" (27-28-29  sq ):

"29. Mais voici, au-dessous du plan idéaliste, une question qui, tout étrangère qu’elle est à la pure philosophie, va s’imposer au patriotisme de Platon, pour infléchir la courbe de sa carrière et de sa pensée. La sagesse du philosophe qui s’est retiré du monde pour vivre dans l’imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d’état de s’appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d’une servante thrace. (Théétète, 174 a.) Est-il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s’est traduite, dans l’histoire d’Athènes, par des événements tels que la condamnation de Socrate ? N’est-ce point manquer à l’intérêt de l’humanité que de l’abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n’est-elle point, en définitive, un péché contre l’esprit, au même titre que la misologie ? (Phédon, 89 b.)"

En d'autres termes: comment aider la foule à quitter les dieux des religions tribales, ethniques, populaires, pour le Dieu-Raison des philosophes et des savants , sans non plus courir le risque de les faire tomber dans les rets de l'athéisme et du nihilisme (qui est celui de l'Occident actuel) ?

Or Platon n'a pas la réponse....et Brunschvicg non plus... pas plus que Confucius, Bouddha, Badiou, Mao, Lénine, Mussolini, Sarkozy  ou Obama....personne ne l'a !

"Mais ici encore intelligence oblige : la rigueur de la méthode sur laquelle Platon avait fondé l’ensemble de ses vues théoriques lui interdisait de fermer les yeux sur l’exacte portée des applications dont elles étaient encore susceptibles. De même que l’arithmétique et la géométrie de son temps ne lui paraissaient pas en état de porter le poids d’une physique positive, même de limiter à sa zone de positivité le système des mathématiques, qu’elles l’obligeaient à le prolonger en une dialectique des Idées, de même il a été le premier à reconnaître qu’une doctrine sociale, fondée sur une discipline de la raison, ne pouvait pas devenir d’elle-même populaire, en raison des caractères internes qui en conditionnent la structure et en justifient la vérité. La pédagogie platonicienne, de par la nature même de son problème, est au rouet, puisqu’elle demande à s’appuyer sur les instruments qu’elle à pour tâche de créer.

Dès lors, s’il est décevant d’attendre que la justice procède spontanément de la sagesse, et s’il est pourtant interdit de désespérer du salut de l’humanité, il faudra, bon gré, mal gré, consentir à se placer en dehors du centre lumineux de l’intelligence, et se résigner à escompter les moyens de fortune grâce auxquels peut-être on verra converger vers l’hégémonie de la sagesse les conditions de la réalité physique et de la réalité sociale. « Toutes les grandes choses sont hasardeuses, ou, comme on dit, toutes les belles choses sont difficiles dans la réalité. » (Rép., VI, 497 d.) A moins que les souverains ne se trouvent convertis à la philosophie véritable par une inspiration venue des Dieux, l’avènement de l’État juste suppose qu’une nécessité (νάγκη) s’exerce sur le sage, mais cette fois de bas en haut, et pour opérer comme une conversion à rebours. Il ne s’agira de rien moins que de le contraindre à devenir ouvrier divin (δημιουργός) de tempérance, de justice, de vertu politique en général. (VI, 500 d.)"

Or, si du moins nous choisissons le Dieu des philosophes plutôt que le Dieu d'Abraham (puisque nous savons après avoir lu Brunschvicg qu'ils sont inconciliables) nous savons (et non pas nous croyons) qu'il est vain d'attendre une inspiration venue des Dieux : c'est à nous de faire tout le travail, c'est à nous de "faire être" le Dieu véritable, c'est à dire le Dieu qui est la Vérité, par notre travail infini de recherche de la Vérité qui s'appelle philosophie véritable, ou mathesis universalis.
Car souvenons nous de la formule "magique" (il faut bien une magie quelque part, même chez les rationalistes impénitents) de Brunschvicg, que nous gagnerions à nous répéter tous les matins au lever et tous les soirs au coucher :
 
"la vérité est, le bien est, Dieu est" : telel est la triple formule du scepticisme, de l'immoralisme et de l'athéisme

Si nous comptions sur l'inspiration et l'aide divine c'est que Dieu serait : or Dieu n'est pas, il doit être (de par notre travail infini).

L'acheminement vers le Dieu des philosophes et des savants, qui est pure lumière intellectuelle et pure intériorité, ne peut se faire que par un choix libre : le libre choix entre raison et violence.

C'était déjà la prémisse-axiome d'Eric Weil dans "Logique de la philosophie".

La liberté, ce n'est pas le libre arbitre, ce n'est pas la liberté de "faire ce qui me plait" : la seule liberté qui ait sens, c'est le liberté de penser, c'est à dire la libre recherche de la vérité. Seul un être faillible, libre de se tromper, peut rechercher, et donc découvrir, la vérité.

C'est là la différence abyssale entre le Dieu des philosophes et le Dieu des fables et des nuées, , le Dieu d'Abraham....

On ne peut pas "convertir" les hommes à la Vérité, c'est à dire à la libre et désintéressée recherche de la vérité, contre leur gré. Sinon il y a violence , et c'est bien le diagnostic de Brunschvicg à propos du dernier platonisme :

"Ainsi apparaît, dans l’ordre pratique, ce même appel à la violence qui prélude à l’œuvre de la synthèse spéculative. Le démiurge de la Cité, comme le démiurge de l’univers, se souvient des Idées pour les appliquer à une matière rebelle : il regarde vers les imaginations informes et les désirs tumultueux de la multitude, afin d’y faire pénétrer du dehors l’harmonie. Le recours à la dialectique aura donc lieu, désormais, non plus pour l’usage interne et pour la vérité, mais pour l’usage externe et pour l’autorité. La mathématique, instrument de la lumière spirituelle, destinée à éclairer et à ennoblir, est détournée de son application normale, utilisée afin d’éblouir et d’aveugler. L’homme qui aura le mieux déjoué les pièges sans cesse renaissants de l’imagination, rejeté les symboles illusoires de la poésie, qui aura mérité par là d’être promu, ou obligé, à la dignité de législateur, va, une fois devenu magistrat, produire une mythologie artificielle, et pousser l’ironie du philosophe jusqu’à imiter la majesté du prêtre, pour mieux en imposer aux foules crédules. Comme aux yeux du peuple précision vaut exactitude, il fera ce que font les auteurs de cosmogonies et d’Apocalypses, il dissimulera l’extrême fantaisie de l’invention sous l’extrême minutie du détail ; il forgera dans la République l’énigme auguste du nombre sacré. Et ce dialogue, qui devait transmettre à l’Occident l’héritage d’une méthode où s’appuient, sur la fermeté incorruptible de l’intelligence scientifique, la pureté de la spiritualité religieuse et la pureté de la pratique morale, a pour conclusion paradoxale l’imagination, avouée comme telle, d’une justice cosmique qui suivrait les cadres, qui reflèterait au dehors les exigences, de la justice sociale. La dégénérescence s’accentue encore de la République aux Lois qui marquent comme un renoncement de l’œuvre platonicienne à l’esprit du platonisme : « L’idéal de la République y semble abandonné. Il n’y est plus question, en effet, ni de l’éducation des philosophes, ni de leur gouvernement, qui rend les lois inutiles. Au contraire, comme dans le Politique, Platon proclame la nécessité de celles-ci, et il les établit jusque dans le plus minutieux détail, avec une recherche fréquente de l’exactitude mathématique... Enfin, en liant aussi étroitement qu’il l’a fait la loi à la religion, il ne satisfait pas seulement sa croyance profonde à l’universalité de l’ordre divin, il veut donner à la contrainte de la loi un surcroît d’efficacité, l’autorité propre d’une chose sacrée . »"


 

 Cette violence est toujours et encore notre destin humain trop humain !

Car aucun régime politique, même affranchi des anciennes "lois religieuses", n'a trouvé la clef magique, le Sésame ouvre toi de l'affranchissement intellectuel et donc de l'amour universel entre les "frères et soeurs humains".

tout s'est effondré : christianisme politique ou social, islam, boudhisme, hindouisme, communisme, fascisme, capitalisme...

Et nous nous retrouvons, hébétés, au milieu du chaos et des ruines...

pouvons nous compter sur un relèvement "miraculeux", par le libre choix de tous de la libre recherche rationnelle de la vérité ?

je ne le crois pas, car non seulement les conditions n'en sont pas réunies, mais les conditions de l'attitude inverse, de l'asservissement généralisé aux instincts médiocres,, règnent...

comme le disait Brunschvicg quelques temps avant la débâcle de 1940, où il fut emporté comme les autres, avant tous les autres :

"le sommet s'élève, la base s'enfonce"

Publié par sedenion à 16:16:59 dans Philosophie | Commentaires (0) |

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Le rire de la servante de Thrace

"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)

Dieu des philosophes et des savants

" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")

L'homme occidental selon Brunschvicg

L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient

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