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Le rire de la servante de Thrace

le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles et demi est défini avec précision par les termes du Mémorial de Pascal du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires.

Présentation


«Nous nous affranchirons du temps simplement vital, dans la mesure où nous en découvrirons la racine intemporelle. La vie, nous savons trop qu'elle est sans pitié pour les vivants. Elle peut se définir comme l'ensemble des forces qui résistent à la mort..... jusqu'à l'inévitable dénouement qui la révèle comme l'ensemble des forces qui acheminent à la mort. 

Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée  Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale


 ... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....


 ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre  réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.



 Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.


Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»



«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.


Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire


 Léon Brunschvicg


La conversion spirituelle dans la philosophie de Brunschvicg

"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET

Le nouveau monde de Descartes

Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans

Deux cours inédits de Brunschvicg sur Descartes et Spinoza | 08 décembre 2008

Le web abonde en petits bijous cachés mais que peut débusquer une exploration patiente, et il est par là même justifié quand même .

En voici un nouvel exemple avec ce recueil "La tradition philosophique et la pensée française" qui regroupe des cours donnés à l'Ecole des hautes études en sciences sociales dans les années 1920 :

http://www.archive.org/details/latraditionphilo00pariuoft

(la version "djvu" semble la plus pratique à visionner, je n'arrive pas à lire la version pdf).

Les articles sur le néoplatonisme, Maine de Biran, Ravaisson et Boutroux, Cournot ou Hamelin retiennent bien sûr l'attention du "chercheur cheminant sur le chemin de la spiritualité véritable", mais ce seront évidemment les articles du Maître sur Descartes (page 48) et Spinoza (page 59) qui nous intéresseront au premier chef. Quand les pépites d'or paraissent, l'argent devient semblable au plomb...

Brunschvicg n'a jamais voulu dissocier Spinoza de Descartes, et c'est l'une de ses spécificités , notamment par rapport aux "spinozistes" influencés par Constantin Brunner qui voudraient ne pas jeter le bébé (spinoziste) avec l'eau cartésienne du bain , ou plutôt savourer l'amande spinoziste en jetant l'écorce cartésienne.

Bien sûr Brunschvicg est d'abord spinoziste, voyant dans la "vraie philosophie" de Spinoza la pure doctrine de l'unité à laquelle Descartes a été empêché de parvenir par... par quoi au fait ? sans doute par les préjugés qui lui restaient du christianisme, et là nous ne parlons pas du "christianisme de philosophes" qu'est selon Brunschvicg la philosophie de Spinoza mais du christianisme tout court, auquel Descartes est toujours resté fidèle, et  non pas par peur des persécutions comme on le dit souvent à tort...

mais il est clair que sans Descartes pas de Spinoza ! les deux doivent être unis dans la même vénération par toutes les générations de chercheurs en spiritualité. Et Brunschvicg ne manque jamais à cette double fidélité...

On cite souvent, pour s'en moquer, l'aveu de Descartes qu'il "est toujours resté fidèle à la religion de sa nourrice", à savoir le catholicisme, en réponse à un protestant qui le pressait de se convertir. Mais cette citation apparait comme une énigme, si toutefois l'on considère que Descartes, le symbole même du rationalisme pur et dur, ne parlait jamais pour ne rien dire, et manifestait dans toutes ses paroles une exigence de cohérence et de clarté.

Car Descartes est aussi le philosophe, "héros de la pensée pure" selon Hegel, qui a tracé avec le plus de force la nécessité absolue de rompre avec tous les "préjugés inculqués pendant l'enfance par les précepteurs et les nourrices" (ce qui est, soit dit en passant, une nette condamnation des religions sociologiques et de l'illusoire liberté de croyances religieuses si chère au relativisme politiquement correct actuel).

Comment concilier ces deux exigences ? fidélité à la religion de sa nourrice d'un côté ; rupture avec les préjugés inculqués par la nourrice de l'autre côté !

Je ne vois qu'une seule solution, si encore une fois Descarters doit être absous de toute accusation de pusillanimité et d'incohérence.

C'est que les religions, ou plutôt les contes de nourrice, qui enchantent notre enfance, et la pensée virile et adulte de la philosophie, qui est aussi LA religion universelle, le spiritualisme religieux indissolublement uni (par Dieu ? Sourire) au rationalisme scientifique, ne se situent pas au même "niveau", et ne sauraient donc se trouver en opposition , en concurrence ou en comparaison. Les religions "sociologiques" (dont on hérite à la naissance) c'est pour tout le monde, y compris d'ailleurs la "religion" se caractérisant par une absence à peu près totale de pensée que l'on appelle "athéisme", et qui se résume à "sexe bouffe vacances bon temps et après moi le déluge" (mais il y a un athéisme philosophique, celui de Kojève par exemple); l'effort viril de la pensée de se démarquer des attaches du groupe tribal, cela est réservé à ceux qui veulent bien se donner la peine de ce travail et d'endurer la solitude qui en découle à peu près automatiquement. C'est à dire, en droit, réservé à tout le monde.

Mais il y a plus dans les réflexions de Descartes : car s'il vaut mieux "rester fidèle à la religion de sa nourrice" (ou, disons, de sa naissance) c'est qu'il n'y a aucun sens à se convertir à une autre. Toutes se situent sur le même plan, celui des rites, des prières, des traditions, des cultes, des cérémonies de pseudo-initiation.

Un plan qui n'a aucune attache, aucun passage au plan de la vérité, qui est celui propre à la pensée, c'est à dire à LA religion, qui n'a rien de commun avec les religions (ethniques).

Descartes nous dit ainsi que les conversions religieuses (de la religion dont on a hérité à la naissance vers une autre ) sont de fausses conversions, et s'opposent totalement à la "conversion véritable" dont parle Brunschvicg : conversion à la philosophie et à la science, conversion à la Raison, au Dieu des philosophes et des savants.

On comprend ainsi que Brunschvicg revient toujours, tout au long de sa longue vie philosophique, à Descartes et à Spinoza, à ces deux là plus qu'à tout autre, même à Malebranche et Fichte, dont il souligne par ailleurs l'importance cruciale.

Ces deux cours de Brunschvicg, qui datent si je ne me trompe de la même époque que "Philosophie de l'esprit" (1922), ouvrage capital s'il en fût, mérite une lecture attentivie et un commentaire détaillé. aujourd'hui, pris par le temps, je me contenterai de passer des citations du début de l'article sur Descartes à celle de la fin de celui sur Spinoza, qui mettent une nouvelle fois en lumière le cycle de procession -conversion :

«Avec le cartésianisme, on ne peut plus parler de tradition au sens propre du mot. Nous rentrons chez nous, suivant la parole de Hegel»

«ainsi, après Spinoza, et provoquées par la divulgation de la pensée cartésienne, se poseront les questions d'où devaient surgir les progrès ininterrompus de la réflexion critique et de la science positive. Mais ces progrès même ont maintenu inébranlable, ont rendu plus éclatante peut être, l'intuition de vérité dont nous sommes redevables à Descartes et Spinoza, et qui demeure pour nous juge de toutes les vérités et de toutes les intuitions : l'unité intime, indissoluble, et sans laquelle la philosophie ne vaudrait pas une heure de peine, entre le rationalisme scientifique et le spiritualisme religieux»

L'importance de cette dernière phrase pour le chercheur de spiritualité véritable (ce qui exclut les mystiques aaussi bien que les occultismes et pseudo-ésotérismes) ne saurait être surestimée : car nous disposons ici, sinon d'un juge, en tout cas d'un critère pour mettre en ordre et évaluer tout ce qui pourra se présenter comme "vérité". Un tel critère est sans commune mesure avec ce que l'on appelle un axiome : il juge les axiomes et les différents systèmes axiomatiques.

Et il permet en particulier la démarcation vis à vis des "positivistes" à la Sokal et Bricmont.

Car si nous adhérons pleinement à la destruction féroce (et humoristique) des faux savoirs pseudo-philosophiques qui se donnent un air mathématique et une fausse autorité, comme d'ailleurs à la contamination des sciences par les sectes ou les pseudo-spiritualités, il reste que nous ne saurions nous associer à la condamnation sans appel (et sans procès) de toute union du rationalisme scientifique avec LE spiritualisme religieux. Car si l'union véritable et indissoluble de ces deux domaines, qui est celle montrée par Brunschvig et réalisée par lui tout au long de son oeuvre, est empêchée ou refusée , alors se produit ou se reproduit ce qui s'est passé au 18 ème siècle, et qui aboutit aux monstres déchaînés du matérialisme (dogmatique et métaphysique aussi bien que "dialectique"), puis du nihilisme ou du fanatisme religieux qui menacent actuellement l'humanité d'une complète ruine, d'un destin d'anéantissement spirituel : je veux parler de la catastrophe de la séparation de la technoscience devenue complètement autonome et de la philosophie.

 

Publié par sedenion à 15:40:55 dans Philosophie | Commentaires (0) |

Joyeux Noel | 08 décembre 2008

Le beau film de Christian Carion, sorti en 2005 :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Joyeux_No%C3%ABl_(film)

permet d'illustrer certains propos qui ont été tenus ici sur le christianisme, en particulier dans le message précédent.

Car il ne fait aucun doute qu'une certaine atmosphère "religieuse" imprègne le film dans ce qu'il a de plus "enchanteur" : ces soldats allemands, écossais, français, qui ont "fraternisé" pendant le nuit de Noel 1914, au milieu du "no man's land" des premières tranchées, le font, en tout cas dans le film, "poussés" moins par les vapeurs du champagne que par les chants de Noel , soit cette  "musique sacrée" qui était encore, jusqu'à l'avènement du magnétophone et du disque "commercial", la culture musicale commune. Que l'on songe aux oeuvres de Bach, Haydn ou Mozart, indicutablement d'inspiration chrétienne.

Et d'ailleurs, toujours dans le film, après les timides accolades de "fraternisation" et les "tournées de champagne" prises en commun, c'est bien une messe , célébrée par le prêtre anglican qui partage la vie de ces soldats, qui réunit tout le monde, à part certes deux ou trois réfractaires.

L'action se passe en 1914, ce qui rend plausible cet épisode qui replacé dans les temps actuels ferait rire tout le monde. Il y a un siècle les populations d'Europe étaient encore massivement chrétiennes, sinon dans le "coeur", en tout cas extérieurement.

Il serait peut être impossible de tourner, aujourd'hui en 2008, une telel scène, tellement les choses vont vite : des ligues islamiques ou "anti-racistes" ne risqueraient elles pas de s'insurger au nom de cette inacceptable "discrimination" conisistant à suggérer une intolérable "identité chrétienne de l'Europe" ? au nom bien sûr des "indigènes" musulmans venus d'Afrique, et qui ont largement versé leur sang pour la France.

Mais peu importe ces futilités, car le film , tel du moins que je le comprends, est bien au delà d'une quelconque tentative de prosélytisme.

Au fond, ce qui réunit pour quelques minutes, ces malheureux avant qu'ils ne recommencent à s'entretuer, ce n'est pas le Christ "chrétien" si je puis dire : c'est le "Christ" dont nous parlons ici, à savoir le Logos, le Verbe intime au coeur de tout homme, quelle que soit par ailleurs sa religion "sociologique" ou ethnique.

Ce que nous reprochons, à la suite de Brunschvicg (voir article précédent) au christianisme, c'est son impuissance historiquement avérée à être véritablement chrétien !

et telle semble bien être aussi l'avis du réalisateur de ce film, puisqu'à la suite de cette "nuit de fraternisation", les autorités, alertées par l'espinooage du courrier des soldats, envoient des plénipotentiaires, militaires ou "religieux", pour remettre de l'ordre dans ces consciences perturbées...pensez donc ! dès fois que la boucherie s'arrêterait prématurément !

c'est ainsi que le "Supérieur" du prêtre écossais "coupable" d'avoir dit la messe cette nuit là vient prononcer une "homélie", à l'intention des troupes plus fraiches qui viennent "remplacer" les traitres, digne de G W Bush et du combat , ou plutôt de la Croisade, de la civilisation anglo-saxonne contre la barbarie teutonne (à cette époque là)...si je me souviens bien, il va jusqu'à dire que "les allemands ne sont pas des enfants du Seigneur comme nous".

Trente ans plus tard, le général Eisenhower, commandant en chef de l'opération "Overlord" (toute une formule, un peu comme l'éphémère "Infinite justice"), reprendra les mêmes accents dans sa harangue aux paras américains le soir du 5 juin 1944, lorsqu'il les appelle à prendre part sans faiblir à "the great Crusade".

Le christianisme de philosophes qu'est selon Brunschvicg le spinozisme , qui doit être émondé de tous ses aspects "démodés" ( le lourd appareillage euclidien de l'Ethique, notamment) pour devenir la "doctrine du Verbe" , l'idéalisme de la science, "l'activité intelelctuelle prenant conscience d'elle même" ou encore la "science des idées" qu'est la philosophie si elle est fidèle à elle même, ne saurait être identifié avec le christianisme historique, dont le "péché qui ne sera pas pardonné" est moins l'entreprise des premières croisades (justifiées par le fait que l'Islam interdisait en pratique le pèlerinage des chrétiens vers les Lieux Saints) que d'avoir ensanglanté l'Europe lors des multiples guerres de religions.

Et je dirais même que l'émergence de l'Islam, au 7 ème siècle, signe l'échec chrétien : car si la religion universelle, rapprochant tous les hommes dans la compréhension intellectuelle du Verbe, avait été le christianisme, il n'y aurait eu aucune possibilité pour une religion "universelle concurrente" d'apparaitre.

Au fond, ce tragique échec de 2000 ans d'histoire mène à la première guerre mondiale, et donc à Hitler et à la seconde. Puis à la création d'Israel, et à la guerre larvée qui éclate au grandjour médiatique le 11 septembre 2001.

 On ne peut bien sûr pas regretter la victoire des alliés sur les nazis le 6 juin 1944 (car si le débarquement n'avait pas réussi, rien n'aurait été gagné en Europe, ni d'ailleurs en Orient). Mais doit on pour autant donner un blanc seing à la puissiance qui a régi les 60 ans qui suivirent, les USA ? certainement pas, et il n'est pour en être persuadé que de prendre conscience que les attaques nucléaires contre hiroshima et Nagasaki, qui resteront pour l'éternité comme deux crimes contre l'humanité à jamais impunis, auraient pu être évités si Truman avait accepté de s'entendre avec Staline pour terminer la guerre avec le Japon.

Bien sûr, il n'y a plus eu de guerre "chaude" en Occident depuis 1945. Mais la guerre ne continue t'elle pas par d'autres moyens, sur le terrain économique et financier, et ne devient elle pas peu à peu la guerre de tous contre tous qu'annonce l'Apocalypse ? car qu'est ce d'autre que les "conquêtes de nouveaux marchés pour nos produits au détriment de ceux des concurrents" ?

tout ceci jusqu'à la crise mondiale actuelle, dont on ne discerne pas quelle sera l'issue.

C'est tout ce destin funeste qu'entend éviter le "christianisme des philosophes", (que l'on peut d'ailleurs appeler tout aussi bien un "Islam des philosophes" , puisque dans la doctrine du Verbe aucun schisme sectaire n'est possible) : l'union indissoluble du rationalisme scientifique et du spiritualisme religieux.

Et la messe du 24 décembre 1914 retracée dans le film de Carion doit selon nous être interprétée en ce sens. Car si le rationalisme scientifique ne reste pas uni pour le meilleur au spiritualisme religieux, il se mue, pour le pire, en le technicisme sans frein  des canons, des bombes thermonucléaires et....des chambres à gaz.

Publié par sedenion à 11:34:35 dans religions | Commentaires (0) |

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Le rire de la servante de Thrace

"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)

Dieu des philosophes et des savants

" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")

L'homme occidental selon Brunschvicg

L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient

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