Il est malaisé de décider si l'armée des vivants peut avoir l'espérance, suivant la magnifique image que nous a proposée Bergson, de "culbuter la mort"; mais, puisque le salut est en nous, n'est il pas assuré que l'armée des esprits débouche dans l'éternité, pourvu que nous ayons soin de maintenir à la notion d'éternité sa stricte signification d'immanence radicale ?
... il ne s'agit plus pour l'homme de se soustraire à la condition de l'homme. Le sentiment de notre éternité intime n'empêche pas l'individu de mourir, pas plus que l'intelligence du soleil astronomique n'empêche le savant de voir les apparences du soleil sensible. Mais, de même que le système du monde est devenu vrai le jour où la pensée a réussi à se détacher de son centre biologique pour s'installer dans le soleil, de même il est arrivé que de la vie qui fuit avec le temps la pensée a fait surgir un ordre du temps qui ne se perd pas dans l'instant du présent, qui permet d'intégrer à notre conscience toutes celles des valeurs positives qui se dégagent de l'expérience du passé, celles là même aussi que notre action réfléchie contribue à déterminer et à créer pour l'avenir. Rien ici qui ne soit d'expérience et de certitude humaines. Par la dignité de notre pensée nous comprenons l'univers qui nous écrase, nous dominons le temps qui nous emporte; nous sommes plus qu'une personne dès que nous sommes capables de remonter à la source de ce qui à nos propres yeux nous constitue comme personne....
ainsi, par-delà toutes les circonstances de détail, toutes les vicissitudes contingentes, qui tendent à diviser les hommes, à diviser l'homme lui-même, le progrès de notre réflexion découvre dans notre propre intimité un foyer où l'intelligence et l'amour se présentent dans la pureté radicale de leur lumière. Notre âme est là ; et nous l'atteindrons à condition que nous ne nous laissions pas vaincre par notre conquête, que nous sachions résister à la tentation qui ferait de cette âme, à l'image de la matière, une substance détachée du cours de la durée, qui nous porterait à nous abîmer dans une sorte de contemplation muette et morte. La chose nécessaire est de ne pas nous relâcher dans l'effort généreux, indivisiblement spéculatif et pratique, qui rapproche l'humanité de l'idée qu'elle s'est formée d'elle-même.
Si les religions sont nées de l'homme, c'est à chaque instant qu'il lui faut échanger le Dieu de l'homo faber, le Dieu forgé par l'intelligence utilitaire, instrument vital, mensonge vital, tout au moins illusion systématique, pour le Dieu de l'homo sapiens, Dieu des philosophes et des savants, aperçu par la raison désintéressée, et dont aucune ombre ne peut venir qui se projette sur la joie de comprendre et d'aimer, qui menace d'en restreindre l'espérance et d'en limiter l'horizon.
Dieu difficile sans doute à gagner, encore plus difficile peut-être à conserver, mais qui du moins rendra tout facile. Comme chaque chose devient simple et transparente dès que nous avons triomphé de l'égoïsme inhérent à l'instinct naturel, que nous avons transporté dans tous les instants de notre existence cette attitude d'humilité sincère et scrupuleuse, de charité patiente et efficace, qui fait oublier au savant sa personnalité propre pour prendre part au travail de tous, pour ne songer qu'à enrichir le trésor commun !»
«Les théologiens se sont attachés à distinguer entre la voie étroite : Qui n'est pas avec moi est contre moi, et la voie large : Qui n'est pas contre moi est avec moi. Mais pour accomplir l'Évangile, il faut aller jusqu'à la parole de charité, non plus qui pardonne, mais qui n'a rien à pardonner, rien même à oublier : Qui est contre moi est encore avec moi.
Et celui-là seul est digne de la prononcer, qui aura su apercevoir, dans l'expansion infinie de l'intelligence et l'absolu désintéressement de l'amour, l'unique vérité dont Dieu ait à nous instruire.»
Léon Brunschvicg
"Si Goethe n'atteint pas l'intellection des rapports purifiés d'images, c'est qu'il est poète avant tout et que le poète ne peut s'évader du monde des images qui est le royaume de l'enfance humaine. Religion, art, poésie sont les premiers modes de la pensée s'évadant de l'animalité. La science est le stade le plus tardif dans la chronologie des civilisations; c'est un stade que toutes n'atteignent pas, et auquel l'art et la religion s'opposent le plus souvent parce que la sensibilité fixée aux images rejoint difficilement la pure sensibilité intellectuelle attachée aux rapports sans représentation sensible. Cette conversion de la sensibilité est une des étapes qu'il faut franchir pour convertir la conscience sensible en conscience intellectuelle. Du physiologique au physique, de l'instinct à l'intelligence, du vécu au pensé, la conscience convertie ne garde que le rapport de correspondance détaché des objets sensibles et des images poétiques qui génèrent l'émotion, comme la numération a retenu la correspondance entre les doigts d'une main et les objets à compter. Ainsi séparée des sens et de leur univers, l'intelligence retrouve à sa source le pouvoir unifiant éternellement actuel par lequel toutes choses sont perpétuellement liées, déliées et reliées. Dans ce nouvel univers l'esprit dissout les corps en mouvements, la lumière et les sons en radiations, les forces en relations de chocs, et, sans quitter la discipline du vrai inscrite dans son incessant travail de vérification, les combine à l'infini. Alors, dans cette immanence créatrice, les deux univers Pascaliens n'en font plus qu'un, le grand et le petit se sont évanouis avec les images et le Bien comme le Beau adhèrent intimement à l'unique notion de Vérité. Le règne humain est atteint. Le corps et ses désirs a disparu avec les images et pourtant la correspondance est conservée avec l'activité fonctionnelle la plus élémentaire. Le grand circuit intellectuel enveloppant le corps et son univers a rejoint l'immanence vitale qui donne une réalité passagère aux phénomènes, de la même façon que la musique la plus exactement purifiée atteint, par son ascèse même, l'émoi organique le plus fondamental." Marie-Anne COCHET
Permettez donc pour un peu de temps à votre pensée de sortir hors de ce Monde pour en venir voir un autre tout nouveau que je ferai naître en sa présence dans les espaces imaginaires. Les Philosophes nous disent que ces espaces sont infinis et ils doivent bien en être crus puisque ce sont eux-mêmes qui les ont faits. Mais afin que cette infinité ne nous empêche et ne nous embarrasse point, ne tâchons pas d'aller jusqu'au bout; entrons y seulement si avant que nous puissions perdre de vue toutes les créatures que Dieu fit il y a cinq ou six mille ans
J'ai vu un des articles que j'avais publiés en juillet 2007 sur un ancien blog republié hier 19 novembre 2008 sur un blog d'Observation de l'Islamisation :
http://cafephilodedroite.blogspot.com/2008/11/observatoire-de-lislamisation-de-la_19.html
et cela m'a donné motif à réflexion.
Pourrais je aujourd'hui réécrire sans aucune modification ce que j'avais écrit il y a un peu plus d'un an ? soit un espace de temps assez court, mais où il s'est passé pas mal de choses, notamment depuis les dernières semaines et ce que l'on appelle la "Crise mondiale".
A vrai dire, je ne renie rien de ce que j'avais écrit en juillet 2007. Mais il me faut y apporter, plutôt que des corrections ou suppressions, des compléments qui s'avèrent constituer des rectifications...en quelque sorte 
Tout tourne autour de Brunschvicg et de sa doctrine : c'est en lui, et en son oeuvre, que s'est cristallisé un noyau d'aspirations et de projets de nature philosophique et spirituelle.
Or une chose est indiscutable concernant Brunschvicg : la vie religieuse est pour lui l'aspect le plus important de la vie, et toute sa philosophie est orientée vers ce but.
Mais il est une autre chose indéniable, ou plutôt une chose qui semble entièrement différente, mais qui ne l'est pas, et même s'avère à la réflexion être la même chose: c'est que Brunschvicg est d'une intransigeance absolue sur la valeur du rationalisme, et de sa valeur, de sa teneur religieuse; un rationalisme qu'il a soin de différencier du dogmatisme fondé sur une Grande logique, qu'il vitupère comme faussement rationaliste.
En fait, on pourrait dire que tout l'effort de la vie philosophique de Brunschvicg se résume à la tâche, écrasante, de définir le plus scrupuleusement et le plus exactement possible la nature de la raison, et ce en quoi elle est ce qui depuis la naissance de la science "ouvre" la possibilité de la conversion et de la religion véritable, sans rien de commun avec les religions du passé.
A ce titre se pose le problème du christianisme, dont on sait que depuis 2000 ans il oeuvre et opère, avec la philosophie , au coeur de l'édification du destin de l'Occident, c'est à dire du destin de l'humanité, qu'on le regrette ou qu'on s'en félicite.
Or Brunschvicg, d'origine juive, et qui a eu à souffrir à la fin de sa vie des persécutions nazies et pétainistes, Brunschvicg qui a été un dreyfusard sans failles et un ardent combattant contre l'antisémitisme, Brunschvicg rejette le judaïsme et l'Ancien Testament. Voir notamment le témoignage de Gilson dans l'article précédent :
Il le rejette parce qu'il rejette la notion de Créateur et celle de Transcendance, et parce qu'il le juge trop "charnel", impuissant à se hausser à l'universel.
Brunschvicg déclare souvent que sa philosophie est une doctrine du Verbe, de Verbe intime (logos endiathetos) plutôt que du Verbe proféré dans le langage et son exériorité. Il se rattache au Nouveau Testament comme livre de la religion du Verbe, donc plutôt au prologue de l'Evangile de Jean , qui avait aussi tellement fasciné Fichte.
Brunschvicg se plait à reconnaître que le christianisme a inauguré un "nouvel élan de conscience", qui peut et doit se poursuivre en dehors des domaines régis par la foi. "Je ne reconnaitraît pas moi même dans ce que je pense et ce que je suis" dit il "s'il n'y avait eu tout le mouvement du christianisme".
Le R P Sertillanges fait ce constat que l'on pourrait craindre orienté (pour "récupérer" Brunschvicg et la philosophie critique dans le giron de la foi chrétienne) mais que nous acceptons dans ces grandes lignes : reconnaissant l'énorme influence exercée (en bien comme en mal d'ailleurs, ajouterons nous) par le christianisme dans le domaine philosophique, Brunschvicg n'entend pas choisir pour se situer pour ou contre le christianisme en général; il fait son choix à l'intérieur du christianisme, interprétant celui ci dans le sens d'un idéalisme critique et mathématisant qui se veut aussi et par dessus tout religieux et apparenté , outre la doctrine du Verbe, à l'imitation de Jésus. (sur ce dernier point de l'imitation de Jésus cependant, je me permets d'être dubitatif, et pour ma part je restreindrais le "christianisme de philosophe" de Brunschvicg à la pure spiritualité de la doctrine du Verbe intérieur et absolument immanent : "la lumière qui éclaire tout homme de l'intérieur".
Un idéalisme, donc, religieux non pas malgrès son mathématisme, mais religieux et "chrétien", d'un christianisme de philosophes et de savants, parce que mathématisant.
Et l'on ne peut que noter, en relation avec ce qui vient d'être dit, que Kojève caractérise la science moderne comme étant d'origine chrétienne: la naissance d'une physique mathématique à vocation universelle est explicable selon lui uniquement par l'imprégnation de l'Europe par le christianisme et singulièrement par le dogme de l'Incarnation. Car les autres dogmes porpres au monothéisme étaient présents dans le judaïsme et l'Islam, qui n'ont jamais eu l'idée de développer une science mathématique et universelle. Idée qui a vu le jour sous la forme de la Mathesis universalis de Descartes.
Compte tenu de ce qui précède, et de ma volonté de fidélité, non pas littérale mais spirituelle, à la voie tracée par Brunschvicg, vais je donc renier les propos souvent d'une virulence extrême que j'ai tenus en 2007 sur l'ancien blog, contre le christianisme ?
Oui et non.
Car la fidélité au sens véritable du christianisme, la doctrine du Verbe , réclame une intransigeance intraitable contre ce qui dans le christianisme apparait comme scorie, impureté, ajout mythologique à la pure doctrine (philosophique en son essence) du Verbe : à savoir tout le christianisme vulgaire, celui que l'on connaît si bien : prières, bondieuseries, pleurnicheries "saintes"...et, côté cour, guerres, croisades et là aussi massacres.
Si le christianisme est, et il l'est d'une certaine façon, la tentative absurde et désespérée (ou désespérante) de faire tenir ensemble deux choses absolument inconciliables : la personnalité humaine de Jésus, et l'essence pure et spirituelle du Verbe universel, alors il ne peut que s' effondrer..et c'est bien ce qu'il fait depuis 2000 ans, et de manière acélérée depuis un siècle. Et ce au profit de l'Islam.
Mais nous savons aussi que Brunschvicg, disciple de Spinoza, interprète la doctrine spinoziste comme "un christianisme de philosophe".
C'est pour cette raison que nous changeons, depuis quelques mois, la visée de notre lunette d'approche, pour la réorienter vers le domaine de la vie religieuse. Donc de la Mathesis universalis vers le Dieu des philosophes et des savants, puisque l'on sait aussi que Brunschvicg a toujours rejeté la première notion, Mathesis universalis, qu'il considérait comme un reliquat à l'âge moderne des rêves de "Pansophie" du moyen age, mais qu'il s'est réclamé pour le sens ultime de sa pensée du Dieu des philosophes et des savants, en un sens exactement inverse et symmétrique du Mémorial de Pascal :
"le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles est défini avec précision par les termes du Mémorial de Pascal du 23 novembre 1654: entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires".
Dieu des philosophes et des savants , non pas Dieu d'Abraham pour Brunschvicg (et pour nous, pauvres ombres qui suivons ses pas de géant à distzance respectable et respectueuse); mais pour Pascal :
FEU
Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob,
non des philosophes et des savants.
C'est dans ce cadre de réflexions que nous choisissons de "thématiser" nos sommaires tentatives, vite retombées d'une "impuissance à redresser le vol", comme un christianisme, ou un Islam, de philosophes et de savants.
Car si l'on émonde le christianisme de tous ses aspects charnels, de toutes ses impuretés donc, alors l'apparition historique de l'Islam perd tout son sens : et l'on peut confondre Islam et christianisme en un même nom, et un même concept.
Mais tout en précisant bien que ce "christianisme-Islam de philosophes et de savants" n'a rien de ommun avec l'Islam coranique, et très peu avec le christianisme historique en tant que religion... peut être juste le prologue de l'Evangile de Jean. Et cela suffit amplement à toute une vie d'effort intérieur !
Voir aussi sur ce point :
La belle histoire continue donc, mais ce sont les blogs suivants qui en deviennent les principaux "points de regroupement et de convergence":
Publié par sedenion à 15:05:51 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
Il est des moments bénis où l'on est apte à pardonner à Internet toutes ses monstruosités (pornographie, islamisme, nazisme , sarkozysme etc..).
par exemple quand on tombe par hasard sur ce livre d'Etienne Gilson : "Le philosophe et la théologie", où il raconte sa jeunesse et son éducation philosophique, sous les auspices de Léon Brunschvicg , livre que Google nous offre à l'url suivant :
On sait que Brunschvicg cite souvent certains passages des Evangiles, surtout celui de Jean, et qu'il déplore que le christianisme historique n'ait pas été à la hauteur de la religion du Verbe qu'il est en fait. Il rejoint ainsi Fichte, qui voit dans le Prologue de l'Evangile de Jean toute la philosophie éternelle en germe.
Dans "Le christianisme et les philosophes", le R P Sertillanges donne quittance à Brunschvicg du fait qu'il place toujours le Nouveau Testament bien au dessus de l'Ancien : le Dieu en esprit et en vérité, le Dieu qui est le Verbe immanent à toute conscience humaine, et non pas l'idole "Dieu créateur".
Gilson confirme ici (pages 29 à 32 entre autres) que Brunschvicg a répudié le judaïsme jusque dans le christianisme (on ne parle évidemment pas ici de conversion, alors que Bergson voulait bel et bien se faire catholique, mais y a renoncé pour ne pas paraitre abandonner ses frères au moment des persécutions hitlériennes).
"Ce qu'il nous reprochait à nous autres catholiques" (c'est Gilson qui parle de Brunschvicg), "c'est d'être encore trop juifs".
Mais Brunschvicg, dans sa simplicité et sa sincérité, raconte à Gilson le moment exact où il s'est libéré de la "prison juive" (ainsi que l'appelle Jean Daniel) : "c'était au moment du jeûne : pou s'assurer qu'il ne cédait pas à un appétit bien naturel, notre philosophe mangea un haricot (Brunschvicg appuyait sur "un", car l'unicité de ce corps du délit lui garantissait la pureté de l'acte)..
Gilson : "j'essayai alors de lui faire comprendre que l'idéalité même de sa rébellion était encore un triomphe du Lévitique"..
puis il se demande : "Quel est donc ce Dieu en esprit et en vérité auquel on se consace en mangeant un haricot, et un seul ?"
Il se pourrait bien que Gilson ait manqué là la signification pour la postérité de ce qui est peut être l'un des plus importants "sermons" (à la manière d'un koan zen) philosophiques.
Oui, il se pourrait que Brunschvicg nous lègue là , à nous autres pauvres ombres perdues dans les ténèbres du 21 ème siècle, de sa barbarie et de ses guerres religieuses qui reviennent, un héritage magnifique, un symbole qui sauve...
Dans ses Essais sur le bouddhisme Zen, Suzuki raconte souvent la façon dont un élève, après des années de travail infructueux encore qu'acharné, rencontre l'illumination (satori) en recevant un coup de bâton du Maitre, ou à l'occasion d'une parole en apparence futile de celui ci...
Il me semble bien vivre ici, avec Brunschvicg et son haricot, l'un de ces moments privilégiés...
et, n'était mon souci de la discrétion, et ma méfiance devant l'exaltation (et le délire) , il ne faudrait pas me pousser beaucoup pour que je m'agenouille, moi, dans ma chambre, les yeux baignés de larmes, en murmurant dans une sorte de transe, un peu comme le disciple du Maitre Zen:
"Maitre, c'est extraordinaire...tout ce qui était courbé est redressé, les fleuves sont de nouveau des fleuves etc..etc.."
mais cela n'aura pas lieu, car je sais aussi que ne pas extérioriser ses sentiments intimes leur donne la pureté et la force d'un diamant....
Publié par sedenion à 18:30:03 dans Philosophie | Commentaires (0) | Permaliens
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"Thalès étant tombé dans un puits tandis que, occupé d'astronomie, il regardait en l'air, une petite servante de Thrace, toute mignonne et pleine de bonne humeur, se mit, dit-on, à le railler de mettre tant d'ardeur à savoir ce qui est au ciel, alors qu'il ne s'apercevait pas de ce qu'il avait devant lui et à ses pieds. Or, à l'égard de ceux qui passent leur vie à philosopher, le même trait de raillerie est assez bien à sa place" (Platon, Théétète 174a) "peut être la servante de Thrace avait-elle confondu la théorie des étoiles avec le culte de celles-ci, et avait à ce niveau tenu ses propres dieux pour les plus forts" (Hans Blumenberg) "la sagesse du philosophe qui s'est retiré du monde pour vivre dans l'imitation de Dieu a, comme contre-partie inévitable, la maladresse et la gaucherie qui le mettent hors d'état de s'appliquer aux affaires de la vie pratique, qui font de lui, comme jadis de Thalès, la risée d'une servante thrace (Théétète, 174a). Est il légitime de se résigner à cette séparation de la vertu philosophique et de la réalité sociale, qui s'est traduite, dans l'histoire d'Athènes, par des évènements tels que la condamnation de Socrate ? n'est ce point manquer à l'intérêt de l'humanité que de l'abandonner aux opinions absurdes et aux passions désordonnées de la multitude ? et la misanthropie n'est elle point, en définitive, un péché contre l'esprit au même titre que la misologie ? (Phédon, 89b)" (Léon Brunschvicg)
" Bon gré, mal gré, il faudra en arriver à poser en termes nets et francs le problème que l'éclectisme cherchait à embrouiller ou à dissimuler, et dont aussi bien dépend la vocation spirituelle de l'humanité. Dira-t-on que nous nous convertissons à l'évidence du vrai lorsque nous surmontons la violence de l'instinct, que nous refusons de centrer notre conception du monde et de Dieu sur l'intérêt du moi ? ou sommes-nous dupes d'une ambition fallacieuse lorsque nous prétendons, vivants, échapper aux lois de la vie, nous évader hors de la caverne, pour respirer dans un monde sans Providence et sans prières, sans sacrements et sans promesses ? La clarté de l'alternative explique assez la résistance à laquelle se heurte une conception entièrement désocialisée de la réalité religieuse. Un Dieu impersonnel et qui ne fait pas acception des personnes, un Dieu qui n'intervient pas dans le cours du monde et en particulier dans les événements de notre planète, dans le cours quotidien de nos affaires, « les hommes n'ont jamais songé à l'invoquer ». Or, remarque Bergson, « quand la philosophie parle de Dieu, il s'agit si peu du Dieu auquel pensent la plupart des hommes que, si, par miracle, et contre l'avis des philosophes, Dieu ainsi défini descendait dans le champ de l'expérience, personne ne le reconnaîtrait» " (Léon Brunschvicg, "Raison et religion")
L'homme occidental, l'homme suivant Socrate et suivant Descartes, dont l'Occident n'a jamais produit, d'ailleurs, que de bien rares exemplaires, est celui qui enveloppe l'humanité dans son idéal de réflexion intellectuelle et d'unité morale. Rien de plus souhaitable pour lui que la connaissance de l'Orient, avec la diversité presqu'infinie de ses époques et de ses civilisations. Le premier résultat de cette connaissance consistera sans doute à méditer les jugements de l'Orient sur l'anarchie et l'hypocrisie de notre civilisation, à prendre une conscience humiliante mais salutaire, de la distance qui dans notre vie publique comme dans notre conduite privée, sépare nos principes et nos actes. Et, en même temps, l'Occident comprendra mieux sa propre histoire: la Grèce a conçu la spéculation désintéressée et la raison politique en contraste avec la tradition orientale des mythes et des cérémonies. Mais le miracle grec a duré le temps d'un éclair. Lorsqu'Alexandre fut proclamé fils de Dieu par les orientaux, on peut dire que le Moyen Age était fait. Le scepticisme de Pyrrhon comme le mysticisme de Plotin ne s'explique pas sans un souffle venu de l'Inde. Les "valeurs méditérranéennes", celles qui ont dominé tour à tour à Jérusalem, à Byzance, à Rome et à Cordoue, sont d'origine et de caractère asiatique...... quant à l'avenir de l'Occident, il n'est pas ici en cause : une influence préméditée n'a jamais eu de résultats durables, et prédire est probablement le contraire de comprendre. Toute réflexion inquiète de l'Européen sur l'Europe trahit un mauvais état de santé intellectuelle, l'empêche de faire sa tâche, de travailler à bien penser, suivant la raison occidentale, qui est la raison tout court, de faire surgir, ainsi que l'ont voulu Platon et Spinoza, de la science vraie la pureté du sentiment religieux en chassant les imaginations matérialistes qui sont ce que l'Occident a toujours reçu de l'Orient
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