• Burn after reading

    Depuis "Barton Fink" , qui a obtenu la palme d'or en 1991 si je me souviens bien, le cinéma de Joel et Ethan Coen (qui est celui qui compte le plus, voire est le seul à compter, parmi les films américains contemporains, disons des années post- 1980) va dans le sens d' une "nihilisation" croissante qui semble aborder une étape définitive avec le dernier film : "Burn after reading". Nihilisation et non nihilisme : si l'on sait le lire et l'aborder, ce cinéma est salutaire...

    encore que j'ai quelques doutes après avoir vu "Burn after reading" deux fois : c'est certes un film absolument hilarant, la deuxième vision confirme voire renforce le diagnostic de la première, mais c'est aussi et surtout un film glaçant.

    J'avais commenté "No country for old men" ici :

    http://www.blogg.org/blog-69347-billet-no_country_for_old_men___joel_et_ethan_coen__-745341.html

    Dans Barton fink les Coen introduisent, pour la première et la dernière fois, parmi les personnages, celui du créateur, qui seul justifie l'existence du monde. Barton Fink est cet artiste new-yorkais engagé comme scénariste de "films de catch" à Hollywood, qui est (on le comprend sans peine) en "panne sèche d'écriture" dans sa chambre d'hôtel; ce n'est que lorsqu'il aura compris que son voisin de la chambre à côté est un tueur psychopathe, qui lui a "légué", semble t'il, la tête sanguinolente d'une femme dans un carton, qu'il verra l'inspiration descendre du ciel en terre sur lui et qu'il élaborera un de ses plus grands chefs d'oeuvre, qui sera bien sûr refusé et méprisé par les producteurs. Le tueur, qui est en quelque sorte le "golem" de ce film (il y en a un dans chacun de leurs films) personnifie la violence et l'absurdité du monde; le créateur "met à distance" cette violence en l'objectivant (en la "mettant" dans une boîte, qui n'est pas "à lui", et dont il ne sait d'où elle vient). L'esprit est "dépassement" de l'humain-mondain (du "On" de la quotidienneté de Heidegger), par objectivation scientifique ou création artistique.

    Le créateur est le frère du fou et du criminel, disait Thomas Mann.

    Or, dans les films suivants, mettant en scène une galerie d'imbéciles, de monstres ou de minables qui fait concurrence à l'enfer , balzacien ou non, le créateur n'apparait plus du tout !

    c'est cela que j'appelle "nihilisation croissante" !

    jusqu'à ce "stade final" de "Burn after reading", dont je ne vois pas très bien comment ils pourraient encore le "dépasser" !

    Ce qui est glaçant, c'est que nous comprenons que ce n'est aucunement une "sous-humanité" de monstres ou de tarés qui est dépeinte : la portée de cette "réduction" est ontologique, elle vise l'humain au coeur même. Le "dernier homme" de Nietzsche sautille devant nous, sur la Terre devenue trop étroite (d'où le générique de "Burn after reading", montrant une vision satellite des USA).

    Ce n'est guère un hasard si le personnage d'Osbourne Cox, l'analyste de la CIA, magistralement interprété par John Malkovitch, qui personnifie l'intellect analytique, est alcoolique, et finit par commettre un meurtre, à cause de sa rage impuissante contre "l'idiotie de l'époque" !

    L'alcoolisme doit être conçu (tout au moins s'il s'agit réellement d'alcoolisme, ce qui exclut les fêtards du genre festivus et autres abrutis de comptoirs ou de stades) comme une tentative désespérée et donc avortée de "quitter le pays natal des croyances tribales" pour la haute mer de la recherche de la vérité.

    Or il arrive que celui qui a le courage de quitter les certitudes rassurantes du groupe connaît immédiatement les glaces de la solitude....qu'il est toujours tentant de remplacer par les glaçons dans le verre de vodka !

    Le principe du "désespoir" promu par le film est assez simple à comprendre : si l'homme est cet être purement animal mais pourvu d'une intelligence spéciale, qui se borne à l'utiliser pour augmenter le confort de sa vie propre, alors quel peut être le sens de tout ceci ?

    C'est bien l'aporie devant laquelle nous laisse la scène finale !

    J'employais plus haut le terme husserlien de "réduction" en pensant à Jean-Luc Marion, ce grand philosophe chrétien qui dans le "Phénomène érotique", parle d'une "troisième réduction", venant si je me souviens bien après les réductions eidétiques et transcendantale de Husserl.

    Cette réduction de Marion est "érotique", et correspond en gros à l'ordre de la charité de Pascal : tombe sous cette troisème réduction tout ce qui est de l'ordre de la vie, mais aussi de l'esprit (de l'intelligence), qui est frappé de nullité et d'insignifiance si l'amour de Dieu pour moi (pour nous tous) ne vient pas le "racheter".

    Mais l'on ne s'étonnera pas si , nous qui refusons l'ordre pascalien de la charité, et ne reconnaissons que l'ordre de l'esprit comme "au dessus" de l'ordre de la vie , nous ne pouvons admettre cet "amour de Dieu pour la créature".

    Car même cet amour ne pourrait "sauver" de la médiocrité et de la vanité qui sourd de toutes les scènes du film ! et qui, reconnaissons le, est notre apanage à tous !

    et une petite voix diabolique vient encore nous murmurer à l'oreille que même le Créateur génial ne peut nous sauver : car que seront devenues les grandes oeuvres d'art universelles, les grandes théories scientifiques qui nous admirons tant, dans.... 1000 ans ? 10 000 ans ? cent millions d'années ?

    Mais, il faut bien "répondre" (si toutefois nous éprouvons sincèrement ce désespoir) : cette réponse ira dans le sens de l'amor intellectualis Dei spinoziste.

    non pas amour venant de Dieu vers nous (un Dieu rencontré en face à face qui est de l'ordre de l'illusion, du "recours"), mais amour "ascétique" émanant de nous, suprême activité intellectuelle,  "faisant exister" (si elle est assez intense) Dieu, le Dieu des philosophes, un Dieu "Idée"  qui n'a plus rien à voir avec les superstitions religieuses qui ont finalement abouti à notre présente détresse.....

     


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