• Brunschvicg et le mémorial de Pascal

    Au cours de l'exposé inaugural de la journée du 6 Février 2009 à l'ENS Ulm, qui était le premier colloque consacré à l'oeuvre philosophique de Léon Brunschvicg dans une perspective générale depuis 1945, Frédéric Worms a cité ces quelques lignes de l'avant propos à "Héritage de mots héritage d'idées", en y voyant une sorte de concentré de la pensée de Brunschvicg (je rappelle que le texte complet de ce livre, le dernier de Brunschvicg, achevé en exil le 10 novembre 1943, est accessible à :

     http://classiques.uqac.ca/classiques/brunschvicg_leon/heritage_de_mots_idees/heritage_de_mots.html  ) :

    "Dieu lui-même livre combat à Dieu, lorsqu'un Blaise Pascal, au moment crucial de sa vie religieuse, nous somme de nous décider entre le Dieu de la tradition judéo-chrétienne et le Dieu d'une pensée universelle : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des philosophes et des savants. »"

    Nous le suivrons d'autant plus que cette phrase est bien proche de celle , extraite de la "Querelle de l'athéisme" , lors de la séance du 24 mars 1928 à la société française de philosophie, où Brunschvicg commence sa communication par ces mots (que nous citons dans le sous-titre de ce blog):

    "le drame de la conscience religieuse depuis trois siècles et demi est défini avec précision par les termes du Mémorial de Pascal du 23 novembre 1654 : entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. "

    Il nous faut bien d'ailleurs recopier ici ce texte magnifique du Mémorial de Pascal, où il "fixe" son illumination mystique de 1654 sur un "billet" qu'il portera toujours avec lui, cousu dans le pli de son vêtement, ensuite....il est à l'adresse suivante, entre autres :

    http://www.bibleetnombres.online.fr/memorial.htm

    "L'an de grâce 1654,

    Lundi 23 novembre, jour de Saint Clément, pape et martyr, et autres au Martyrologue,

    Veille de saint Chrysogone, martyr, et autres,

    Depuis environ dix heures et demie du soir jusqu'à environ minuit et demie.

    FEU

    Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob,

    non des philosophes et des savants.

    Certitude. Certitude. Sentiment, Joie, Paix.

    Dieu de Jésus-Christ,

    Deum meum et Deum vestrum. Jean 20/17 *

    " Ton Dieu sera mon Dieu "

    Oubli du monde et de tout, hormis Dieu.

    Il ne se trouve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

    Grandeur de l'âme humaine

    " Père juste, le monde ne t'a point connu, mais je t'ai connu ".

    Joie, Joie, Joie, pleurs de joie.

    Je men suis séparé. ___________________________________________________

    Dereliquerunt me fontem aquae vivae.

    " Mon Dieu me quitterez-vous? "___________________________________________

    que je n'en sois pas séparé éternellement.

    " Cette est la vie éternelle, qu'ils te connaissent seul vrai Dieu, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ ".

    Jésus-Christ,_________________________________________________

    Jésus-Christ,_____________________________________________

    Je m'en suis séparé ; je l'ai fui, renoncé, crucifié, Jean 17__________________________

    que je n'en sois jamais séparé.____________________________________________

    Il ne se conserve que par les voies enseignées dans l'Evangile.

    Renonciation totale et douce. Soumission totale et douce.

    Soumission totale à Jésus-Christ et à mon directeur.

    Eternellement en joie pour un jour d'exercice sur la terre.

    Non obliviscar sermones tuos. Amen. "

    Brunschvicg s'oppose certes à Pascal (comme à Bergson) mais il reconnaît (comment pourrait il en être autrement ?) la grandeur et le génie (scientifique comme philosophique) de ce penseur qui , à l'égal de Descartes, "crée" la France dans ce qu'elle a de plus noble (et qui semble hélas totalement disparu aujourd'hui).

    L'opposition de Brunschvicg peut se résumer de manière très simple, il la rappelle d'ailleurs lors de la séance de 1928 : Pascal distingue les trois "ordres" : des corps (du sensible), de l'esprit, et de la charité; Brunschvicg nie le troisième.

    L'exposé de Frédéric Worms fut d'une valeur insigne, mais nous ne pouvons être d'accord avec lui lorsqu'il déclare, en fin de séance, que le combat (porté par Brunschvicg à un degré d'incandescence absolue) entre Dieu des philosophes et Dieu d'Abraham est aujourd'hui dépassé, et doit céder la place au combat commun contre le Dieu des guerres de religion.

    non nous ne pouvons le suivre sur ce point, car le Dieu des guerres de religions, c'est le Dieu d'Abraham ! voir là dessus notre article :

    http://www.blogg.org/blog-76490-billet-le_dieu_des_guerres_de_religion_et_le_dieu_des_philosophes-950517.html

    A une question à propos du sens de son affirmation, Frédéric Worms précise que ce combat (entre Dieu des philosophes et Dieu d'Abaraham) lui semble tout autant indépassable que dépassé ! Clin d'oeil 

    Il entend par là que l'homme aura toujours besoin d'un "Dieu" qui le considère lui, cet homme ci à nul autre pareil, dans sa singularité, autant que d'un Dieu de la pensée universelle ; bref un Dieu que l'on prie, qui nous (re)connait comme individu, en "face à face", et un Dieu qui ne nous "connaît" pas, ne nous "distingue" pas (j'aurais presqu'envie de dire : ne nous "discrimine" pas) , n'intervient pas dans le cours de l'histoire de notre planète... tel est le "combat" indépassable.

    Mais combat dépassé à cause des urgences de l'heure, des foyers d'incendie des guerres religieuses qui se rallument un peu partout: il importe de réaliser l'union sacrée des "hommes de bonne volonté", parmi les philosophes ou les savants comme parmi les "croyants", contre les "intégristes", les "fondamentalistes", les "prêcheurs de haine".

    Seulement : cette "Sainte alliance" contre les fanatiques et les "croisés" du "choc des civilisations" est elle réalisable ? n'est elle pas pure rêverie, si, comme nous le pensons à la suite de Brunschvicg :

    "entre le Dieu qui est celui d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, et le Dieu qui est celui des philosophes et des savants, les essais de synthèse, les espérances de compromis, demeurent illusoires. "

    Un avis qui nous semble hélas (car nous préfèrerions certes que le fanatisme soit soluble dans la conscience intellectuelle éclairée combattant en commun avec la foi éclairée) confirmé par l'attitude de la grande majorité des "musulmans" vis à vis de leurs "brebis galeuses", à savoir les islamistes.

    Certes il est évident que la majorité des musulmans croyants, pratiquants ou non pratiquants, aspire à vivre en paix et condamne absolument, en privé,  les dérives des fanatiques qui entendent imposer leur "charia" et leur "croyance" à l'ensemble de l'humanité.

    Seulement, quand il s'agit de donner un caractère public à cette condamnation, les volontés sont moins évidentes ! seule une minorité va jusqu'au bout, avec un courage admirable (les gens comme Mohammed Sifaoui par exemple).

    même observation concernant les horribles pogroms anti-chrétiens survenus en Inde récemment : on attend encore des manifestations de masse d' hindouistes condamnant clairement ces actes ignobles !


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