• Arbeit macht frei

    Université: les fainéants et les mauvais chercheurs, au travail!

    Par Pierre Jourde, écrivain et universitaire
    (http://bibliobs.nouvelobs.com/blog/pierre-jourde/20090210/10490/
    universite-les-faineants-et-les-mauvais-chercheurs-au-travail)

    Une poignée de mandarins nantis qui ne fichent rien de leurs journées
    et refusent d'être évalués sur leur travail, manifeste contre la
    réforme Pécresse pour défendre des privilèges corporatistes et une
    conception rétrograde de l'université. Au travail, fainéants!
    L'ignorance et les préjugés sont tels que c'est à peu près l'image que
    certains journalistes donnent du mouvement des chercheurs, des
    universitaires et des étudiants qui se développe dans toute la France.
    Au Monde, Catherine Rollot se contente de faire du décalque de la communication
    ministérielle, en toute méconnaissance de cause. Le lundi 9
    février, Sylvie Pierre-Brossolette, sur l'antenne de France Info,
    défendait l'idée brillante selon laquelle, comme un chercheur ne
    produit plus grand-chose d'intéressant après quarante ans («c'est
    génétique»!), on pourrait lui coller beaucoup plus d'heures
    d'enseignement, histoire qu'il se rende utile.
    Il aurait fallu mettre Pasteur un peu plus souvent devant les
    étudiants, ça lui aurait évité de nous casser les pieds, à 63 ans,
    avec sa découverte du virus de la rage. Planck, les quantas à 41 ans,
    un peu juste, mon garçon! Darwin a publié L'Evolution des espèces à 50
    ans, et Foucault La Volonté de savoir au même âge. Ce sont des livres
    génétiquement nuls. Aujourd'hui, on enverrait leurs auteurs
    alphabétiser les étudiants de première année, avec de grosses potées
    d'heures de cours, pour cause de rythme de publication insuffisant. Au
    charbon, papy Einstein! Et puis comme ça, on économise sur les heures
    supplémentaires, il n'y a pas de petits profits.
    Mais que Sylvie Pierre-Brossolette se rassure: le déluge de réformes
    et de tâches administratives est tel que son vœu est déjà presque
    réalisé. On fait tout ce qu'il faut pour étouffer la recherche. Les
    chercheurs et les enseignants-chercheurs passent plus de temps dans la
    paperasse que dans la recherche et l'enseignement. Ils rédigent les
    projets de recherche qu'ils auraient le temps de réaliser s'ils
    n'étaient pas si occupés à rédiger leurs projets de recherche. La
    réforme Pécresse ne fera qu'accroître cela.
    Les journalistes sont-ils suffisamment évalués au regard de leurs
    compétences et de leur sérieux? Est-ce que c'est génétique, de dire
    des bêtises sur les antennes du service public?
    On enrage de cette ignorance persistante que l'on entretient
    sciemment, dans le public, sur ce que sont réellement la vie et le
    travail d'un universitaire. Rien de plus facile que de dénoncer les
    intellectuels comme des privilégiés et de les livrer à la vindicte des
    braves travailleurs, indignés qu'on puisse n'enseigner que 7 heures
    par semaine. Finissons-en avec ce ramassis de légendes populistes. Un
    pays qui méprise et maltraite à ce point ses intellectuels est mal
    parti.
    La réforme Pécresse est fondée là-dessus: il y a des universitaires
    qui ne travaillent pas assez, il faut trouver le moyen de les rendre
    plus performants, par exemple en augmentant leurs heures
    d'enseignement s'ils ne publient pas assez. Il est temps de mettre les
    choses au point, l'entassement de stupidités finit par ne plus être
    tolérable.

    a) l'universitaire ne travaille pas assez

    En fait, un universitaire moyen travaille beaucoup trop. Il exerce
    trois métiers, enseignant, administrateur et chercheur. Autant dire
    qu'il n'est pas aux 35 heures, ni aux 40, ni aux 50. Donnons une idée
    rapide de la variété de ses tâches: cours. Préparation des cours.
    Examens. Correction des copies (par centaines). Direction de mémoires
    ou de thèses. Lectures de ces mémoires (en sciences humaines, une
    thèse, c'est entre 300 et 1000 pages). Rapports. Soutenances. Jurys
    d'examens. Réception et suivi des étudiants. Elaboration des maquettes
    d'enseignement. Cooptation et évaluation des collègues (dossiers,
    rapports, réunions). Direction d'année, de département, d'UFR le cas
    échéant. Réunions de toutes ces instances. Conseils d'UFR, conseils
    scientifiques, réunions de CEVU, rapports et réunions du CNU et du
    CNRS, animations et réunions de centres et de laboratoires de
    recherche, et d'une quantité de conseils, d'instituts et de machins
    divers.
    Et puis, la recherche. Pendant les loisirs, s'il en reste. Là, c'est
    virtuellement infini: lectures innombrables, rédaction d'articles, de
    livres, de comptes rendus, direction de revues, de collections,
    conférences, colloques en France et à l'étranger. Quelle bande de
    fainéants, en effet. Certains cherchent un peu moins que les autres,
    et on s'étonne? Contrôlons mieux ces tire-au-flanc, c'est une
    excellente idée. Il y a une autre hypothèse: et si, pour changer, on
    fichait la paix aux chercheurs, est-ce qu'ils ne chercheraient pas
    plus? Depuis des lustres, la cadence infernale des réformes multiplie
    leurs tâches. Après quoi, on les accuse de ne pas chercher assez.
    C'est plutôt le fait qu'ils continuent à le faire, malgré les
    ministres successifs et leurs bonnes idées, malgré les humiliations et
    les obstacles en tous genres, qui devrait nous paraître étonnant.
    Nicolas Sarkozy, dans son discours du 22 janvier, parle de recherche
    «médiocre» en France. Elle est tellement médiocre que les publications
    scientifiques françaises sont classées au 5e rang mondial, alors que
    la France se situe au 18e rang pour le financement de la recherche.
    Dans ces conditions, les chercheurs français sont des héros. Les voilà
    évalués, merci. Accessoirement, condamnons le président de la
    république à vingt ans de travaux forcés dans des campus pisseux, des
    locaux répugnants et sous-équipés, des facs, comme la Sorbonne, sans
    bureaux pour les professeurs, même pas équipées de toilettes dignes de
    ce nom.

    b) l'universitaire n'est pas évalué

    Pour mieux comprendre à quel point un universitaire n'est pas évalué,
    prenons le cas exemplaire (quoique fictif) de Mme B. Elle représente
    le parcours courant d'un professeur des universités aujourd'hui.
    L'auteur de cet article sait de quoi il parle. Elle est née en 1960.
    Elle habite Montpellier. Après plusieurs années d'études, mettons
    d'histoire, elle passe l'agrégation. Travail énorme, pour un très
    faible pourcentage d'admis. Elle s'y reprend à deux fois, elle est
    enfin reçue, elle a 25 ans. Elle est nommée dans un collège «sensible»
    du Havre. Comme elle est mariée à J, informaticien à Montpellier, elle
    fait le chemin toutes les semaines. Elle prépare sa thèse. Gros
    travail, elle s'y consacre la nuit et les week-ends. J. trouve enfin
    un poste au Havre, ils déménagent.
    A 32 ans, elle soutient sa thèse. Il lui faut la mention maximale pour
    espérer entrer à l'université. Elle l'obtient. Elle doit ensuite se
    faire qualifier par le Conseil National des Universités. Une fois
    cette évaluation effectuée, elle présente son dossier dans les
    universités où un poste est disponible dans sa spécialité. Soit il n'y
    en a pas (les facs ne recrutent presque plus), soit il y a quarante
    candidats par poste. Quatre années de suite, rien. Elle doit se faire
    requalifier. Enfin, à 37 ans, sur son dossier et ses publications,
    elle est élue maître de conférences à l'université de
    Clermont-Ferrand, contre 34 candidats. C'est une évaluation, et
    terrible, 33 restent sur le carreau, avec leur agrégation et leur
    thèse sur les bras. Elle est heureuse, même si elle gagne un peu moins
    qu'avant. Environ 2000 Euros. Elle reprend le train toutes les
    semaines, ce qui est peu pratique pour l'éducation de ses enfants,
    et engloutit une partie de son salaire. Son mari trouve enfin un poste
    à Clermont, ils peuvent s'y installer et acheter un appartement. Mme B
    développe ses recherches sur l'histoire de la paysannerie française au
    XIXe siècle. Elle publie, donne des conférences, tout en assumant
    diverses responsabilités administratives qui l'occupent beaucoup.
    Enfin, elle se décide, pour devenir professeur, à soutenir une
    habilitation à diriger des recherches, c'est-à-dire une deuxième
    thèse, plus une présentation générale de ses travaux de recherche.
    Elle y consacre ses loisirs, pendant des années. Heureusement, elle
    obtient six mois de congé pour recherches (sur évaluation, là encore).
    A 44 ans (génétiquement has been, donc) elle soutient son
    habilitation. Elle est à nouveau évaluée, et qualifiée, par le CNU.
    Elle se remet à chercher des postes, de professeur cette fois. N'en
    trouve pas. Est finalement élue (évaluation sur dossier), à 47 ans, à
    l'université de Créteil. A ce stade de sa carrière, elle gagne 3500
    euros par mois.
    Accaparée par les cours d'agrégation, l'élaboration des plans quadri
    ennaux et la direction de thèses, et, il faut le dire, un peu épuisée,
    elle publie moins d'articles. Elle écrit, tout doucement, un gros
    ouvrage qu'il lui faudra des années pour achever. Mais ça n'est pas de
    la recherche visible. Pour obtenir une promotion, elle devra se
    soumettre à une nouvelle évaluation, qui risque d'être négative,
    surtout si le président de son université, à qui la réforme donne tous
    pouvoirs sur elle, veut favoriser d'autres chercheurs, pour des
    raisons de politique interne. Sa carrière va stagner.
    Dans la réforme Pécresse, elle n'est plus une bonne chercheuse, il
    faut encore augmenter sa dose de cours, alors que son mari et ses
    enfants la voient à peine. (Par comparaison, un professeur italien
    donne deux fois moins d'heures de cours). Ou alors, il faudrait
    qu'elle publie à tour de bras des articles vides. Dans les repas de
    famille, son beau-frère, cadre commercial, qui gagne deux fois plus
    qu'elle avec dix fois moins d'études, se moque de ses sept heures
    d'enseignement hebdomadaires. Les profs, quels fainéants.
    ***
    Personnellement, j'aurais une suggestion à l'adresse de Mme Pécresse,
    de M. Sarkozy et accessoirement des journalistes qui parlent si
    légèrement de la recherche. Et si on fichait la paix à Mme B? Elle a
    énormément travaillé, et elle travaille encore. Elle forme des
    instituteurs, des professeurs, des journalistes, des fonctionnaires.
    Son travail de recherche permet de mieux comprendre l'évolution de la
    société française. Elle assure une certaine continuité intellectuelle
    et culturelle dans ce pays. Elle a été sans cesse évaluée. Elle gagne
    un salaire qui n'a aucun rapport avec ses hautes qualifications. Elle
    travaille dans des lieux sordides. Quand elle va faire une conférence,
    on met six mois à lui rembourser 100 euros de train. Et elle doit en
    outre subir les insultes du président de la république et le mépris
    d'une certaine presse. En bien, ça suffit. Voilà pourquoi les
    enseignants-chercheurs manifestent.


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